De l'art de conférer

MICHEL DE MONTAIGNE

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ESSAIS

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Livre III - CHAPITRE VIII - De l'art de conferer (extrait)

Tout homme peut dire veritablement ; mais dire ordonnéement, prudemment, et suffisamment, peu d'hommes le peuvent. Par ainsi la fauceté qui vient d'ignorance, ne m'offence point : c'est l'ineptie. J'ay rompu plusieurs marchez qui m'estoient utiles, par l'impertinence de la contestation de ceux avec qui je marchandois. Je ne m'esmeux pas une fois l'an des fautes de ceux sur lesquels j'ay puissance ; mais, sur le poinct de la bestise et opiniastreté de leurs allegations, excuses et defences, asnieres et brutales, nous sommes tous les jours à nous en prendre à la gorge. Il n'entendent ny ce qui se dit, ny pourquoy, et respondent de mesme : c'est pour desesperer. Je ne sens heurter rudement ma teste, que par une autre teste, et entre plustost en composition avec le vice de mes gens qu'avec leur temerité, importunité et leur sottise. Qu'ils facent moins, pourveu qu'ils soient capables de faire : vous vivez en esperance d'eschauffer leur volonté ; mais d'une souche, il n'y a ny qu'esperer, ny que jouyr qui vaille.

Or quoy, si je prens les choses autrement qu'elles ne sont ? Il peut estre ; et pourtant j'accuse mon impatience, et tiens premierement qu'elle est également vitieuse en celuy qui a droict comme en celuy qui a tort (car c'est tousjours un'aigreur tyrannique de ne pouvoir souffrir une forme diverse à la sienne) ; et puis, qu'il n'est, à la verité, point de plus grande fadese, et plus constante, que de s'esmouvoir et piquer des fadeses du monde, ny plus heteroclite. Car elle nous formalise principallement contre nous ; et ce philosophe du temps passé n'eust jamais eu faute d'occasion à ses pleurs, tant qu'il se fût consideré. Myson l'un des sept sages, d'une humeur Timoniene et Democritiene, interrogé, dequoy il rioit seul : « De ce que je ris seul », respondit-il.

Combien de sottises dis-je et respons-je tous les jours, selon moy ; et volontiers donq combien plus frequentes, selon autruy ! Si je m'en mors les levres, qu'en doivent faire les autres ? Somme, il faut vivre entre les vivants, et laisser courre la riviere sous le pont sans nostre soing, ou à tout le moins, sans nostre alteration. Voyre mais, pourquoy, sans nous esmouvoir, rencontrons nous quelqu'un qui ayt le corps tortu et mal basty, et ne pouvons souffrir le rencontre d'un esprit mal rengé, sans nous mettre en cholere ? Cette vitieuse aspreté tient plus au juge qu'à la faute. Ayons tousjours en la bouche ce mot de Platon : « Ce que je treuve mal sain, n'est-ce pas pour estre moy mesmes mal sain ? » Ne suis-je pas moy mesmes en coulpe ? Mon advertissement se peut-il pas renverser contre moy ? Sage et divin refrein, qui fouete la plus universelle, et commune erreur des hommes. Non seulement les reproches, que nous faisons les uns aux autres, mais nos raisons aussi et nos arguments ès matieres controverses sont ordinerement retorquables vers nous, et nous enferrons de nos armes.

(Montaigne, Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Editions Gallimard, 1962, page 906)