La route de la servitude

14/04/2013

Patrick AULNAS

L'ordre moral semble être de retour. L'affaiblissement des Etats-nations et des religions, autre manière de regarder la mondialisation, semble se traduire par une réaction moralisatrice des dirigeants politiques. Toute personne éprise de liberté ressentira douloureusement cette propension à imposer un ordre moral. Nous venons d'un monde où régnaient des pouvoirs autoritaires imprégnés de morale religieuse et nous pensions avoir conquis la liberté en instituant la démocratie. Mais lorsque le cadre de fonctionnement de la démocratie, l'Etat-nation, se trouve affaibli, c'est la démocratie elle-même qui est atteinte. Cette forme de gouvernement, la plus mauvaise à l'exception de toutes les autres selon Churchill, n'a pas encore conquis l'ensemble de la planète qu'elle se trouve déjà déstabilisée par les évolutions profondes que vit aujourd'hui l'humanité. Faudra-t-il donc que nous quittions la démocratie avant même qu'elle ne se soit imposée à tous ? Sommes-nous déjà sur la route de la servitude (1) ?

La résilience des dictatures

Toutes les dictatures imposent un ordre moral à leurs peuples et tentent de l'exporter. Les dictatures communistes, dont il ne subsiste que la Corée du Nord, se fourvoyaient dans un dogme marxisant associé à un culte de la personnalité poussé jusqu'au ridicule. Les dictatures fascistes ou fascisantes de l'Europe du 20e siècle se réclamaient soit d'un christianisme réactionnaire (Franco), soit d'un pathos politico-idéologique simpliste (Mussolini, Hitler). Toutes imposaient une éthique impliquant adhésion à certaines valeurs et exclusion de tout le reste. L' « art dégénéré » condamné par les nazis ou le « réalisme socialiste » adulé par les communistes ne sont que les dérives les plus apparentes de l'ordre moral de ces dictatures.
Les dictatures ont une apparence : elles durent rarement plus de quelques décennies. Elles ont une réalité : la structure étatique qui les gouverne s'adapte pour conserver le pouvoir. La chute de l'URSS n'a pas transformé la Russie en démocratie. Une oligarchie largement issue de l'ancien régime conserve les rênes du pouvoir. La Chine communiste s'est ouverte au commerce international mais n'a que marginalement assoupli l'autoritarisme du pouvoir. Les Etats ouvertement islamistes maintiennent une dictature religieuse stricte. L'exemple le plus caractéristique est l'Iran. La dynastie des Pahlavi a été supplantée en 1979 par un pouvoir islamiste, mais il s'agit toujours de dictature. Depuis la prise du pouvoir par l'Ayatollah Khomeiny en 1979, l'Iran est devenu un Etat religieux agissant au nom d'un dogme apparu au 7e siècle, l'Islam. La morale d'inspiration religieuse s'impose à tous les iraniens, éventuellement par la violence, et elle induit les axes de l'action diplomatique ou militaire de l'Etat. Les révolutions qui ont eu lieu dans les pays arabes au début du 21e siècle (Tunisie, Lybie, Egypte) n'ont pas écarté les ambitions des religieux les plus conservateurs qui parviennent à imposer leurs pratiques et leur morale archaïque à beaucoup de leurs concitoyens. L'avenir est plus qu'incertain.
Le monde d'aujourd'hui comporte peu de véritables démocraties si l'on en croit le classement réalisé par l'ONU :
(http://www.statistiques-mondiales.com/types_gouvernements.htm)

 

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Les tentations des démocraties

L'ordre moral n'a pas droit de cité en démocratie. L'essence même de ce régime consiste en effet à laisser dans ce domaine toute latitude aux individus. Les dirigeants des démocraties ont vocation à élaborer le droit, à dire ce qui est licite et illicite, jamais ce qui est moral et immoral. Le droit peut s'inspirer de considérations morales dans un domaine particulier : le délit d'abus de faiblesse vise ainsi à protéger les plus faibles des manipulations des plus forts. Mais droit et morale sont en principe deux domaines distincts, deux ensembles qui peuvent occasionnellement comporter des éléments communs mais qui restent disjoints. En démocratie, le principe moral se distingue clairement de la norme juridique : le premier relève de l'individu, le second du corps politique. La morale individuelle n'a pas à être explicite et, pour la majorité des individus, elle reste latente, intuitive. Elle peut librement être explicitée par des philosophes, écrivains ou, dans un cadre collectif, par des associations ou religions. Elle ne s'impose qu'autant que l'individu l'accepte. La norme juridique est au contraire explicite et elle s'impose à tous lorsque sa procédure d'adoption a été respectée. L'Etat dispose du monopole de la violence légale et fera respecter le droit par la force publique si nécessaire. Faire respecter le droit est démocratique, vouloir imposer un ordre moral est antidémocratique.
Jusqu'à présent, les Etats démocratiques s'étaient gardés de préconiser une morale à leurs citoyens. Il est donc inquiétant d'entendre parler de moralisation de la vie politique et de « transparence totale » sous prétexte qu'un ministre a fraudé le fisc et menti sur ce point au Parlement. Combien de ministres fraudeurs en réalité ? Combien de ministres menteurs ? La fraude fiscale est un délit assez banal et, il n'y a pas si longtemps, on la qualifiait encore de « sport national ». Mais, aujourd'hui, les Etats occidentaux sont aux abois, croulant sous les dettes, et il s'agit de faire porter la responsabilité de cette situation aux fraudeurs, aux banquiers, aux « patrons voyous », etc. En réalité, s'il faut rechercher une faute morale, elle est clairement identifiable : les mensonges de la classe politique depuis une trentaine d'années sur la situation réelle de nos économies et la fuite en avant vers l'endettement public pour se faire élire sur la base de promesses coûteuses et non finançables. S'il n'y a pas de croissance économique, il ne peut y avoir de hausse du niveau de vie. Mais il faut du courage pour expliquer cette réalité aux citoyens. Il est plus facile de mentir constamment sur les prévisions de croissance dans le but de faire des promesses intenables, comme l'ont encore fait sciemment François Hollande et son équipe. L'immoralité est donc d'abord celle des hommes politiques : les modalités de conquête du pouvoir sur la base de promesses aboutissant à dégrader la situation financière des démocraties représentent la faute morale la plus inacceptable. Tous les présidents en supportent la responsabilité depuis François Mitterrand. Les irrégularités concernant la gestion des patrimoines privés sont bien peu de chose à côté de cette gabegie publique.
La « transparence totale » va donc consister à obliger les représentants du peuple à faire état de tous les éléments de leur patrimoine. Les plus dignes refuseront, du moins espérons-le. Une telle mesure vise à abaisser ceux à qui elle s'impose et ceux qu'elle est censée informer. Il s'agit d'utiliser les sentiments les plus vils : envie, jalousie, voyeurisme. Ne nous abaissons pas à regarder qui possède quoi. Soyons plus nobles que ceux qui nous dirigent.
La dérive des démocraties se traduit aujourd'hui par une réglementation tous azimuts de plus en plus dense, lourde et ingérable visant à satisfaire ce qu'Alexis de Tocqueville appelait la passion de l'égalité, autrement dit l'égalitarisme fondé sur la médiocrité envieuse. Le risque est alors de sacrifier la liberté :
« Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l'aiment, et ils ne voient qu'avec douleur qu'on les en écarte. Mais ils ont pour l'égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l'égalité dans la liberté, et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l'asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l'aristocratie. » (2)

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(1) Titre d'un essai du philosophe et économiste Friedrich Hayek paru en 1944 : The Road to Serfdom
(2) Alexis de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, tome 2, partie 2, chapitre 1 (1840)

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