La gauche entre socialisme et libéralisme

10/03/2016

Patrick AULNAS

Si la droite est un peu perdue avec la résurgence du nationalisme incarnée par le Front national, la gauche ne vaut pas mieux. Le fossé se creuse entre les différentes formations : PS, Parti de gauche, Parti communiste, écologistes (personne ne connait plus le nom du parti…) sans parler de la myriade des petites formations pseudo-révolutionnaires d’extrême-gauche. A l’intérieur du PS, l’oscillation est d’une amplitude historique sans précédent entre les sociaux-libéraux et la gauche dogmatique traditionnelle. De quoi déboussoler le peuple de  gauche. En prenant beaucoup de recul, il est sans doute possible d’y voir un peu plus clair.

 

Le libéralisme, de gauche puis de droite

La pensée libérale remonte à plusieurs siècles et a d’abord cherché à limiter le pouvoir autoritaire des monarchies. Qu’il soit politique ou économique, le libéralisme est encore, dans la première moitié du 19e siècle, une doctrine suspecte pour les bien-pensants. Contester la dictature napoléonienne ou l’autoritarisme de Charles X apparaît comme très à gauche, même si le mot n’existait pas. L’apparition de la pensée socialiste va changer la donne. Il s’agit dès lors de remettre en cause le libéralisme économique par une intervention accrue de l’État. Au 20e siècle, communistes et socialistes sont d’accord sur ce principe. Ils ne divergent que sur les moyens : révolution ou évolution ? En définitive, la révolution va échouer, en particulier avec la disparition de l’URSS. Mais l’évolution, elle, va réussir au-delà de toutes les espérances. De libérale au début su 19e siècle, la gauche est devenue socialiste au 20e.

 

La prodigieuse réussite du socialisme réformiste

Deux chiffres suffisent pour comprendre. Entre 1900 et 2000, les prélèvements obligatoires passent de moins de 10% du PIB à 35-45% dans tous les pays développés. L’interventionnisme public se manifeste par de multiples participations dans les groupes industriels, les banques ou certains services (transport, téléphone), par l’instauration de systèmes de protection sociale (santé, chômage, retraite) et par une règlementation beaucoup plus dense dans de nombreux domaines, en particulier le travail salarié.

Les sociétés occidentales du début du 21e siècle sont toutes des social-démocraties, même les États-Unis, pourtant vilipendés comme le temple du libéralisme par les gauches européennes.

Le socialisme a réussi bien au-delà de ce que pouvaient espérer ses pères fondateurs à la fin du 19e siècle. La forte croissance économique y est pour beaucoup. Le militantisme et les revendications pour un peu.

 

Que faire maintenant ?

Nous en sommes là. Pour les hérauts du socialisme, le début du 21e siècle se manifeste par un dilemme. Faut-il aller plus loin dans la mise en œuvre de l’idéologie ? Ou faut-il s’adapter pragmatiquement au monde tel qu’il est ? Les dogmatiques proposent évidemment un interventionnisme accru, des prélèvements plus élevés, des dépenses plus fortes. Il s’agit de maintenir les espérances d’antan : réduction du temps de travail, augmentation du niveau de vie, gratuité totale des services publics et de la santé. Les pragmatiques observent les évolutions et constatent que la croissance est faible et la concurrence exacerbée par la mondialisation. Ils s’aperçoivent aussi que les promesses de lendemains qui chantent rencontrent peu d’échos. Il faut donc s’adapter à la réalité du monde et remettre un peu de libéralisme dans la mixture socialiste. Apparaît donc le social-libéralisme.

 

Les dogmatiques externes et internes

Les dogmatiques quittent parfois le socialisme historique, trop timoré à leurs yeux, pour fonder de nouveaux partis : Die Linke en Allemagne, Parti de gauche en France, Syriza en Grèce, Podemos en Espagne. Lorsqu’ils arrivent au pouvoir, les dogmatiques le deviennent un peu moins. Syriza se voit contraint d’appliquer un programme soumis à referendum et auquel il s’était opposé. Podemos ne parvient pas à trouver de compromis pour gouverner, mais il faudra bien en passer par là.

En France principalement, un dogmatisme archaïsant subsiste à l’intérieur même du parti socialiste. Le député socialiste Jean-Marc Germain déclare en août 2015 : « Le gouvernement ne voit pas la réalité (…) Nous disons qu'il faut relancer l'investissement public et relancer le pouvoir d'achat des plus modestes ». Quelle réalité le gouvernement ne voit-il pas ? La réalité politique interne au parti, où beaucoup de vieux militants n’imaginent pas abandonner le culte de l’interventionnisme et de la relance par les dépenses publiques. La praticabilité financière n’est pas envisagée. Il s’agit de satisfaire les fidèles du socialisme à l’ancienne de façon à pouvoir faire campagne dans sa circonscription sur des promesses alléchantes.

Aurélie Filipetti est une autre figure de ce socialisme crispé sur des concepts centenaires. A l’occasion de la démission de Christiane Taubira, en janvier 2016, elle déclare à France Info : « Elle fait partie de cette cohorte de ceux qui disent que ça ne peut pas continuer comme ça, qu’il faut reconstruire quelque chose pour tous les gens de gauche qui sont désorientés aujourd'hui ». La reconstruction consiste bien entendu à aller encore plus loin dans la collectivisation de notre société. Tous ceux qui partagent cette sensibilité politique le comprennent ainsi.

 

Les pragmatiques ou sociaux-libéraux

La vérité, jamais énoncée, est la suivante. Les sociaux-libéraux ont compris que le socialisme a réalisé l’essentiel de son programme au cours du 20e siècle et qu’il faut désormais innover. L’innovation ne peut consister à augmenter encore les prélèvements et à alourdir le fardeau des normes juridiques. Les pragmatiques savent que le danger qui guette nos sociétés est une rigidification progressive, une perte de dynamisme due au recul de la liberté. Le recul de la liberté ne résulte pas de l’arbitraire du pouvoir ou de l’autoritarisme mais du poids croissant de la sphère publique non soumise à la flexibilité inhérente au marché. La confiance disparaît si toute initiative se heurte à de lourdes procédures, si toute embauche constitue un risque financier mettant en jeu l’existence même d’une petite entreprise.

L’avenir, pour les sociaux-libéraux, se situe donc dans une inflexion libérale. Pour eux, l’épisode socialiste s’est achevé victorieusement. Il ne s’agit pas de détruire l’État-providence mais de le faire évoluer vers plus de souplesse et de desserrer les contraintes législatives excessives du passé, comme par exemple la réglementation uniforme du temps de travail.

 

Lesquels faut-il prendre au sérieux ?

Sans aucun doute les sociaux-libéraux. Les autres resteront des opposants ou des révolutionnaires en chambre. Mais les sociaux-libéraux renouent, après la construction de l’État-providence, avec une pensée libérale modérée qui représente l’épicentre de la globalisation économique. Le vent de l’histoire les porte. Si François Hollande manque de charisme, il ne manque pas d’intelligence et il sait repérer les personnalités les plus brillantes comme Emmanuel Macron. Ces gens-là vont jouer un rôle important dans les prochaines décennies.

 

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