La gauche a-t-elle vraiment accepté l’économie de marché ?

05/08/2017

Patrick AULNAS

La gauche cultive l’ambiguïté à propos du rôle économique de l’État. Les faucons (La France insoumise de Mélenchon et les trotskystes) souhaitent ardemment réduire à presque rien la part du marché. Les colombes (Parti socialiste en voie de disparition) ont quelques réticences conceptuelles sur le sujet, mais laissent filer les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques en cas d’accession au pouvoir.

 

Auparavant, tout était clairement dit

Voici un demi-siècle, à gauche, il était de bon ton de stigmatiser le marché. Ceux qui acceptaient, par réalisme et non par dévoiement moral, « les eaux glacées du calcul égoïste » étaient jugés peu fréquentables. L’objectif clairement affiché consistait à réduire la part du marché et à augmenter celle des décisions politiques. La politique économique de François Mitterrand fut la dernière à revendiquer une telle démarche avec les nationalisations de 1981-82.

 

Le discours a changé, pas les actes

Les programmes socialistes ou sociaux-démocrates ont abandonné la référence aux nationalisations et reconnu le rôle du marché en économie. Mais de la parole aux actes, il y a loin. Car la place faite au marché n’a cessé de se réduire depuis le début du XXe siècle. Que le pouvoir soit de gauche ou de droite ne semble avoir aucun impact historique sur une telle évolution. La raison profonde est tocquevillienne ou hayekienne : si on emprunte la route de la servitude, il devient difficile de la quitter. La démocratie comporte en effet une faiblesse consubstantielle : ses citoyens préfèrent l’égalité à la liberté. Ils ne cessent de pleurnicher pour obtenir de l’État (des politiciens, donc) des avantages nouveaux payés avec l’argent des autres. Les politiciens y voient l’occasion de conforter leur pouvoir en captant une part croissante du pouvoir économique sous prétexte de justice.

 

La preuve : les dépenses publiques

L’évolution des dépenses publiques en France ne laisse aucun doute à ce sujet.

 

Évolution des dépenses publiques en France en % du PIB

Année

1912

1920

1947

1960

1975

1990

2005

2015

Dépenses publiques

12,6%

32,8%

40,8%

34,6%

43,4%

49,5%

53,4%

57%

 

 

Les dépenses publiques ont véritablement explosé depuis un siècle. L’augmentation en valeur absolue n’aurait pas été anormale dans la mesure où la croissance a été très forte, en particulier après la seconde guerre mondiale. Mais l’augmentation constante du pourcentage par rapport au PIB équivaut à un envahissement du politique dans tous les domaines de la vie. Que signifient exactement les taux indiqués dans le tableau précédent ? Les 57% de l’année 2015 ne signifient pas qu’il ne reste que 100 – 57 = 43% du PIB pour le secteur privé. Ils représentent la part du PIB qui est soumise aux processus publics de décision. Par exemple, si une commune construit une nouvelle mairie, la dépense fait partie des 57%. Mais la commune fera appel à des entreprises privées du bâtiment pour la construction. L’argent public retourne donc au secteur privé lorsque les entrepreneurs reçoivent le prix convenu. Mais la décision de construire la nouvelle mairie appartient à des politiciens, en l’occurrence au conseil municipal qui vote le budget de la commune.

Augmenter la part des dépenses publiques revient donc à augmenter le pouvoir des politiciens et à diminuer celui des autres acteurs de l’économie (individus, entreprises, associations, etc.). La part du marché se réduit parce que ce sont des critères politiques, et parfois politiciens, qui président aux choix de dépenses.

 

« Le marché est injuste, réduisons son emprise »

Or, une grande partie de la gauche n’a pas du tout renoncé à l’idée que le marché est injuste. Seules les décisions politiques sont perçues comme démocratiques puisque les politiciens sont élus au suffrage universel. L’initiative individuelle conduisant à la réussite économique relèverait du struggle for life, de la loi de la jungle. Mais le tout politique présente un risque : réduire les sociétés humaines à un Meilleur des Mondes où tout est déterminé collectivement. Ce risque est assumé par les sociaux-démocrates car l’individualisme, capacité de décider et d’entreprendre seul, est regardé avec méfiance, alors qu’on porte le regard de Chimène pour Rodrigue sur tout ce qui relève de l’action politique collective (partis, syndicats, collectivités publiques). Le primat du politique débouche inéluctablement sur une réglementation dense et des contrôles incessants des individus. Or, bien évidemment, lorsqu’il faut remplir un CERFA avant de pouvoir bouger le petit doigt, la liberté se meurt, même si l’obligation déclarative émane d’une assemblée démocratiquement élue.

 

Liberté de gauche et liberté de droite

Cette approche idéologique anti-marché, qui était clairement énoncée par l’ancienne gauche marxiste, est soigneusement tue aujourd’hui. Le programme de la France Insoumise conduirait à des prélèvements obligatoires et à des dépenses publiques en forte croissance, mais aucun chiffre n’est jamais fourni. Est-il légitime de porter les prélèvements obligatoires à 60% du PIB et les dépenses publiques à 70% ? Pour Jean-Luc Mélenchon, cela ne fait aucun doute. Le politique doit redresser l’injustice du marché et si la place de ce dernier se réduit, c’est que la justice progresse. Et la liberté individuelle, pourriez-vous objecter ? Pour Mélenchon, la liberté individuelle est la liberté de voter, de s’exprimer, de militer dans un syndicat ou un parti, bref la liberté de participer à des projets collectifs à caractère politique. Créer une entreprise est plutôt immoral car le profit est nécessaire pour qu’elle soit pérenne.

 

Analyse marxiste du profit et analyse de gestion

Le marché suppose en effet le profit car une entreprise déficitaire disparaît rapidement, sauf bien entendu s’il s’agit d’une entreprise publique ou parapublique bénéficiant de subventions des collectivités publiques. L’impôt comble alors les déficits. La défiance de la gauche à l’égard du profit provient de Karl Marx, mais aussi, du côté des politiciens, d’un certain mépris pour la gestion qui conduit bien souvent à l’ignorance. L’analyse marxiste du profit, comme plus-value créée par le travail mais captée par le capital, reste présente dans les esprits de gauche. Le profit est donc injuste : le capital le vole au travail.

La faiblesse de la culture de gestion de beaucoup de militants et d’élus explique largement cette rémanence idéologique. Rappelons que le profit, au niveau micro-économique, n’est qu’un indicateur permettant de savoir avec un seul chiffre (ou plusieurs si on raffine l’analyse) que les produits sont supérieurs aux charges, donc que la situation d’une entreprise est plutôt correcte pour l’exercice considéré. Le profit n’est pas un objectif, sauf dans certaines dérives des marchés financiers dues à leur automatisation et à leur conceptualisation croissante. Mais il s’agit là d’une pathologie du capitalisme, pas de l’essence du marché.

 

Jusqu’où irons-nous ?

La croissance historique des dépenses publiques ne doit donc rien au hasard. Elle résulte d’abord de la volonté d’assurer une solidarité au niveau de la société globale dans certains domaines comme l’éducation, la santé ou les retraites. Cela n’est pas spécifiquement de gauche. Mais elle procède également d’une volonté politique de dominer l’économie en marginalisant à terme le marché. Lorsque les politiciens disposent du pouvoir de décider des dépenses sur 57% du PIB, on peut considérer que la marginalisation est en cours. Mais la gauche dure évoque, contre toute évidence, l’ultra-libéralisme de nos sociétés ! Où souhaite-t-elle nous conduire ? La justice suppose-t-elle vraiment une soviétisation de l’économie ? Aucune réponse n’est disponible du côté des leaders de gauche.

Commentaires (2)

zelectron
  • 1. zelectron | 14/08/2017
1980 : 2 millions de fonctionnaires
2015 : 6,5 millions
de qui se moque-t-on ?
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zelectron
  • 2. zelectron | 14/08/2017
En complément du msg ci-dessus :
Le coût d'un fonctionnaire est de 3,6 millions d'€uros en moyenne du début de sa carrière à la fin de sa retraite (sans compter l'éventuelle pension de réversion), chiffre issu de Didier Migaud (socialiste) Président de la Cour des Comptes.
Chaque million de fonctionnaires constitue un engagement financier de l’État pour 3 600 000 000 000 € c'est à dire 3,5 milliards d'€uros c'est à dire de quoi rembourser rapidement( le dette et d'investir par exemple dans les PMI/ETI innovantes et potentiellement exportatrices.

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