Les idéologues contre la loi El Khomri

10/03/2016

Patrick AULNAS

Le débat sur la modernisation du code du travail (loi El Khomri) confirme que la confrontation droite-gauche est totalement dépassée. Un gouvernement de gauche propose une loi adaptant avec une extrême modération notre droit social à la réalité contemporaine. Il se heurte au conservatisme syndical qui préfère défendre les syndiqués ayant un emploi que la jeunesse qui galère. De nombreux intellectuels viennent au secours des syndicats pour apporter leur caution douteuse, sur la base d’études contradictoires. Aucun gouvernement de droite n’avait osé proposer l’ensemble des modifications figurant dans les textes en discussion. Il est vrai que, vu l’opposition syndicale et associative face à la gauche, la droite aurait dû affronter bien pire, c’est-à-dire un blocage complet du pays.

 

Pragmatisme et dogmatisme

L’élément majeur qui apparaît au fil des débats n’est pas vraiment une surprise. Il oppose les pragmatiques aux dogmatiques. Du côté des défenseurs du texte, il s’agit de s’adapter au monde tel qu’il est. Par exemple, le plafonnement des indemnités prud’homales en cas de rupture abusive du contrat de travail donnera aux entreprises une capacité d’évaluer le coût maximum d’un licenciement. Une grande incertitude disparaît dans la mesure où les indemnités octroyées en justice pouvaient être très variables. Pour le chef d’une petite entreprise, un tel aléa représente un frein considérable à l’emploi. On oublie en général de préciser que les indemnités de licenciement ne sont pas concernées, ce qui ne semble pas être bien compris par tout le monde. Certains jouent habilement sur la méconnaissance du droit du travail.

Les opposants à la réforme refusent la réalité économique contemporaine, c’est-à-dire la mondialisation et les évolutions technologiques rapides nécessitant une adaptation permanente des qualifications. Ils ne le cachent pas. Ils dessinent un monde idéal, le monde de leurs rêves, qui n’a jamais existé et qui n’existera jamais, mais au nom duquel ils condamnent la société qui est la nôtre, la plus prospère et la plus démocratique que l’humanité ait jamais connu. Cette forme de pensée est une des scories du communisme. Les staliniens d’autrefois en URSS devaient adhérer au discours officiel sans tenir aucun compte de la réalité observée. Il s’agissait de construire une société nouvelle, et surtout pas de se plier aux lois de la sociologie ou de l’économie. La politique devait nécessairement tout dominer puisqu’elle avait pour mission de changer le monde. Cela s’appelle une idéologie. Les idéologues n’ont pas disparu. Ils réapparaissent à chaque adaptation politiquement sensible pour ressasser que l’avenir doit être conforme à leur façon de l’envisager. Rien de plus sensible que la protection juridique des salariés ! Voilà donc une opportunité politique : il suffit de se mettre du côté des salariés protégés ne voulant pas perdre une once de leur protection. On pense irrésistiblement à l’aveuglement des aristocrates dans les années précédant 1789.

 

S’adapter ou rêvasser ?

Le cœur du dogmatisme est là : le politique doit être apte à choisir l’avenir, donc la réalité doit être configurée par le politique. Eh bien, non ! La réalité provient des évolutions de nos capacités cognitives et le politique a pour fonction d’adapter la société à ces évolutions, pas d’en décider. Un philosophe, qui participait récemment à un débat télévisé sur la loi El Khomri, affirmait que la mondialisation n’est qu’un processus financier imposé par le capitalisme pour subvertir les États. Les corpus juridiques étatiques, et en particulier les droits sociaux, sont mis en concurrence à l’échelle de la planète et les moins protecteurs des salariés disposent d’un avantage concurrentiel. Outre que l’on n’observe pas historiquement de régression sociale depuis plusieurs décennies, mais plutôt un renforcement des protections, une telle analyse de la mondialisation est particulièrement réductrice. Chacun sait que nous sommes d’abord confrontés à une globalisation cognitive. Les mathématiques, par exemple, sont le premier langage universel et elles jouent un rôle clé dans les évolutions scientifiques et techniques. Le capitalisme ne fait que relayer et utiliser cette globalisation parce qu’il se caractérise par une forte réactivité et une extrême plasticité. Il s’adapte en permanence aux réalités fluctuantes du monde alors que les États, lourdes machines institutionnelles, peinent à suivre les évolutions rapides. Mais pour les tenants du primat du politique, il faudrait bien entendu juguler une telle évolution pour la soumettre à leur dogme.

 

Ne pas tromper notre jeunesse

La vérité toute simple est qu’une puissance économique moyenne comme la France, n’a pas d’autre solution que de s’adapter aux évolutions majeures actuellement en cours sur notre planète. Refuser la réalité conduit inéluctablement à l’échec. La faible croissance française et le taux de chômage élevé dans le pays en sont la preuve. Les opposants à la réforme El Khomri refusent ce constat au nom d’un rêve de société idéale qui ne peut se terminer qu’en cauchemar. N’y-a-t-il pas d’ailleurs, derrière les proclamations apparemment généreuses, beaucoup d’égoïsme ? Chercher à mettre la jeunesse dans la rue pour s’opposer à une réforme qui lui est favorable relève de la duplicité, si fréquente chez les politiciens. Se poser en parangon de vertu pour s’opposer aux réalités contemporaines en simulant par le verbe une capacité d’action totalement inexistante, tout cela appartient au monde d’hier, aux querelles idéologiques périmées. Nous ne devons pas tromper notre jeunesse en lui promettant un monde fictif dans lequel régnera pour l’éternité des temps justice et bonheur. Nous devons lui expliquer que le destin des hommes est une confrontation permanente avec la réalité, que le changement est souvent douloureux mais nécessaire.

 

Commentaires (2)

Mathieu
  • 1. Mathieu | 29/03/2016

Trop facile de stigmatiser ceux qui tentent sans y parvenir de lutter contre l'évolution du capitalisme qui broie sans états d'âme les acquis sociaux. Les jeunes ne trouverons rien d'autre que des statuts de plus en plus précaires. Il y aurait tant à dire...

rivagedeboheme
  • 2. rivagedeboheme (site web) | 29/03/2016

1. Comme vous le dites, le capitalisme n’a pas d’états d’âme. Il n’est en effet qu’un système productif qui s’est révélé particulièrement efficace. Le capitalisme est à la base du développement économique de l’Occident depuis plus de deux siècles. Nous lui sommes redevables de notre niveau de vie, le plus élevé de toute l’histoire de l’humanité. Mais il ne faut pas demander au capitalisme d’élaborer une éthique, a fortiori une idéologie. Il n’est là que pour produire en permettant au producteur de faire du profit. D’où son efficacité incomparable.

2. les sociétés qui ont cherché à annihiler le capitalisme ont échoué. L’URSS et les pays communistes d’Europe de l’Est en sont la preuve. Le tout-État conduit à la dictature et à la sclérose économique.

3. Que faire ? Faut-il choisir entre un capitalisme sans âme mais créatif et productif et une société étatisée qui détruit toute liberté ? Je pense qu’il faut maintenir le capitalisme qui a fait ses preuves mais le réguler pour éviter les excès dont il est capable.

4. Quant à la loi El Khomri, elle vise plutôt à juguler très légèrement l’interventionnisme tous azimuts de l’État qui conduit les entreprises à s’implanter à l’étranger et à ne pas embaucher de crainte de ne pouvoir licencier. Une entreprise privée n’est pas pérenne. Elle naît, elle vit et elle meurt. Le cycle peut être parfois très rapide. Il faut donc nécessairement permettre les créations d’entreprise, les licenciements économiques et les disparitions d’entreprises. Quand l’État investit à perte dans la sidérurgie par exemple, il nuit à la société toute entière en suscitant des espoirs fallacieux. Le secteur privé est par définition instable et le contrat de travail ne peut pas être équivalent à un statut de fonctionnaire.

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