Réforme du collège : rompre avec la marche à l’abîme

20/05/2015

Patrick AULNAS

La réforme du collège proposée par Najat Vallaud-Belkacem n’est que la poursuite d’une évolution commencée avec la réforme Haby de 1975 (septennat de Valéry Giscard d’Estaing). Cette réforme avait pour ambition de promouvoir un « collège pour tous ». La généralisation de l’enseignement secondaire était en effet à l’ordre du jour depuis la libération. La gauche comme la droite pensaient qu’il convenait de s’inspirer de Jules Ferry qui, dans les années 1880, avait généralisé l’école primaire. Tous les enfants devraient donc désormais suivre un cursus identique de l’âge de 6 ans (entrée à l’école élémentaire) à l’âge de 15 ans (sortie du collège).

 

Le naufrage du collège unique

Cette réforme fut un échec cuisant car il s’agit d’un choix idéologique coupé des réalités les plus élémentaires de la transmission du savoir. Il est en effet illusoire de vouloir diffuser une culture uniforme à un public très diversifié qui, au demeurant, n’en est même pas demandeur dans la majorité des cas. Là se situe la différence fondamentale entre l’école primaire de Jules Ferry et le collège unique de René Haby. L’apprentissage des techniques de base de la connaissance (lire, écrire, compter) à l’école élémentaire consiste pédagogiquement à inculquer à des enfants de 6 à 11 ans des savoir-faire que les adultes possèdent. Les enfants sont motivés car ils sont environnés d’adultes qui exigent d’eux la maîtrise de la lecture, de l’écriture et du calcul. Le projet de Jules Ferry fut ainsi une remarquable réussite.

L’acquisition d’une culture, objectif de l’enseignement secondaire, représente un choix individuel qui peut être proposé à chacun mais qui ne peut pas être imposé à tous par la puissance étatique. Diffuser une culture standard à des enfants venant d’horizons très différents, et parfois de milieux où la culture académique n’a pas droit de cité et ne représente pas une aspiration des adultes, relève de l’impossible. Le collège dit unique fut donc un naufrage.

 

La politique contre la pédagogie

Pourquoi vouloir instaurer un collège uniformisé dans une société complexe et hétérogène ? Pour des raisons politiques. Il s’agit de « démocratiser » l’accès à la culture de façon à entraver les pré-orientations sociologiques : les enfants d’agriculteurs devenant agriculteurs, les enfants d’ouvriers devenant ouvriers. L’objectif est louable, mais la méthode est inefficace car la politique s’oppose ici à une loi fondamentale de la pédagogie. Pour enseigner efficacement, il faut s’adresser à des groupes homogènes. Tout le monde l’a toujours su dans le milieu enseignant, mais une intense propagande interne au Ministère de l’Éducation nationale fut mise en place pour prôner les avantages de l’hétérogénéité de classes. Les enseignants ont donc eu droit depuis les années 70 à un discours uniforme des représentants de l’institution (recteurs, inspecteurs, proviseurs, etc.) : l’hétérogénéité traduit la mixité sociale, source d’enrichissement et de découverte de l’autre ; le problème pédagogique ne se pose pas puisqu’il suffit de répondre à l’hétérogénéité des groupes par la « pédagogie différenciée ». Entendez par là qu’il convient de scinder le groupe classe en plusieurs sous-groupes auxquels l’enseignant propose des apprentissages de différents niveaux. Des sociologues de l’éducation se firent les ardents défenseurs de cette école de l’hétérogénéité sociale. Les syndicats de gauche du monde enseignant (SNES, SGEN) reprirent l’antienne officielle : il est entendu qu’une classe hétérogène constitue une opportunité extraordinaire pour stimuler les individus. Très peu d’enseignants adhèrent in petto à ce postulat mais très peu également osent le dire car la pression idéologique est telle dans cet univers qu’il convient d’être de gauche pour être accepté.

 

L’organisation idéologique de l’Education nationale

La propagande politique se heurte cependant à la dure réalité de la transmission : il faut parler un langage commun et accepté par tous pour bien se comprendre. La pédagogie différenciée est un échec. Elle conduit à creuser le fossé entre le groupe des meilleurs et le groupe des plus faibles et génère ainsi des conflits. Les enseignants ne la pratique donc que rarement et choisissent un niveau moyen d’enseignement ne convenant à personne du fait de l’absurde hétérogénéité des classes. Les professeurs se sentent pris au piège de l’idéologie car ils découragent les élèves les plus faibles et entravent la progression des meilleurs.

L’Education nationale devint ainsi le seul lieu d’apprentissage où l’organisation pédagogique adéquate était prohibée pour des raisons politiques. Que vous alliez dans une école de musique, dans un cours privé de langue vivante ou à l’Ecole du ski français (ESF), la constitution de groupes homogènes est la base de l’organisation de l’enseignement. Dans l’Education nationale, pas du tout ! Les politiques en ont décidé autrement. Ils peuvent ainsi feindre d’offrir à tous les mêmes connaissances et les mêmes chances. Mais chacun sait que le niveau culturel dans les beaux quartiers parisiens n’a rien de commun avec celui des banlieues défavorisées. La duplicité politicienne utilise une idéologie égalitariste pour tromper les électeurs.

 

Le courage et la lucidité de Bruno Le Maire

La droite n’a rien proposé de sérieux au cours des dernières décennies pour entraver la marche à la catastrophe. Elle a toujours privilégié les propositions organisationnelles consistant à donner plus d’autonomie au chef d’établissement. Ce n’est pas là que se situe le cœur du problème. Un homme a eu récemment le courage d’élaborer une réforme digne de ce nom. Il s’agit de Bruno Le Maire, qui, dans une interview à Libération (*), propose de remplacer le collège unique par un collège diversifié. « La gauche veut amener tout le monde au baccalauréat. Je conteste cette obsession. Je regrette que la droite ait suivi ce chemin. Notre objectif ne doit pas être 80% d’une classe d’âge au baccalauréat, mais 100% avec un emploi. Sortons de Bourdieu ! La reproduction sociale commence par le chômage. La liberté se trouve dans la capacité à prendre sa place dans la société. » Enfin des paroles que nous n’avions pas entendues depuis des lustres !  Enfin, un homme politique qui ose dire la vérité et abandonner les lieux communs de la sociologie de l’éducation. Il faudra du courage au brillant et charismatique leader politique pour parvenir à imposer ses vues. Toute la gauche et tous les syndicats enseignants (sauf le SNALC dans le secondaire) vont s’arc-bouter pour combattre une telle proposition si elle est inscrite dans un programme présidentiel. Mais il est réconfortant de constater qu’un jeune leader politique a la clairvoyance et l’audace de regarder la réalité en face.

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(*) http://www.liberation.fr/politiques/2015/05/15/il-faut-remplacer-le-college-unique-par-un-college-diversifie_1310210

 

Commentaires (2)

Stéphane B
  • 1. Stéphane B | 21/05/2015

Bonjour,

Merci pour cet excellent billet.

fredy noel
  • 2. fredy noel | 31/05/2015

La clairvoyance de M. Aulnas fait plaisir à lire.
Elle ne restera qu' une voix criant dans le désert. Relisant les classiques grecs ou d' autres plus proches , il est évident que les représentants officiels de l' Etat ne gouvernent pas. Le voudraient - ils qu' ils en seraient empéchés par tous les moyens. Certains essayent, faisant passer leurs intérêts loin derrière ceux du pays ; ils sont évincés rapidement, les moyens pour cela ne manquent pas, et la calomnie, l' action brutale au besoin font le reste.
L' homme ne change pas, ce qui s' est passé dans l' histoire se reproduit fidèlement sous une autre forme et le public l' ignore.
Seule la présentation varie.
Concernant " l' Education Nationale ", autrefois appelée " Instruction Publique ", aucun grand parti ne fera ou ne pourra la mettre à la portée des générations montantes : " Il ne faut pas que les hommes soient trop instruits, faute d' être ingouvernables ".

VOLTAIRE

A relire de temps en temps, peut-être .

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