Stéphane Hessel, J. J. Rousseau et les gros tirages

25/09/2012

La rentrée littéraire 2012 est à l’image de toutes les rentrées littéraires. Les auteurs se bousculent. 646 romans français et étrangers seront publiés, ce qui reste dans la tradition (depuis 2008 le chiffre varie de 569 à 701). On comprend l’empressement des auteurs en observant les statistiques de ventes. Nous vivons à l’heure des TIC (technologies de l’information et de la communication), mais jamais il ne s’est vendu autant de livres. Ainsi, en 2010 en France, 451,9 millions d’exemplaires ont été vendus représentant un chiffre d’affaires de 2 838 millions d’€. Mais attention ! Les ventes par auteur peuvent fluctuer de zéro à des centaines de milliers d’exemplaires. Ainsi en 2011, Stéphane Hessel, classé en tête, a vendu 1 368 900 exemplaires de Indignez-vous ! et David Foenkinos 778 700 exemplaires de La délicatesse. Plus de trente auteurs dépassent les 100 000 exemplaires. Et nombreux sont ceux qui parviennent à vendre plus de 10 000 exemplaires.

Les auteurs sont légion, les écrivains sont rares. Il ne faut pas s’étonner du nombre d’auteurs car la publication d’un livre est aujourd’hui très facile avec les services d’impression à la demande proposés sur internet. Mais être édité au sens traditionnel, c'est-à-dire par une maison d’édition qui s’engage à promouvoir le livre, reste très difficile : beaucoup de candidats, très peu d’élus. Il n’y a pas de statistiques globales sur le nombre de manuscrits reçus par les éditeurs, mais on sait qu’un grand éditeur comme Gallimard en reçoit des milliers, probablement autour de 10 000 par an. Le taux moyen de rejet des manuscrits est très variable selon les éditeurs, mais globalement, on peut l’estimer à 98%.

A l’échelle de la planète, l’UNESCO estime qu’environ 1 800 000 livres nouveaux sont publiés chaque année avec un écart évidemment considérable entre les pays : de moins de 10 livres pour le Sultanat d’Oman à presque 300 000 pour les Etats-Unis. La France se classe neuvième avec environ 67 000 livres publiés (en 2010). Quant au nombre total de livres publiés dans le monde (depuis qu’il est monde), Google l’estime à 130 millions. Mais si nous continuons au rythme actuel, jusqu’où irons-nous ?

Cette avalanche de chiffres ne doit pas faire perdre de vue l’essentiel qui, pour un écrivain, ne relève pas de la logique économique. Il existe un nombre incalculable d’auteurs qui écrivent pour vendre. C’est leur droit, leur liberté, et cela est parfaitement respectable, tout autant qu’il est respectable de chercher à vendre des voitures ou des ipad. Mais il existe aussi quelques écrivains qui cherchent tout simplement à nous dire quelque chose. Ils n’ont pas pour ambition de vendre mais de communiquer, même si pour cela la démarche commerciale est nécessaire. Stéphane Hessel constitue à cet égard une rareté dans le domaine de l’édition. Il se classe largement en tête des ventes pour 2011 (en quantité, peut-être pas en chiffre d’affaires) sans l’avoir le moins du monde cherché ni même espéré. En cela, il rejoint l’éthique rousseauiste de l’écrivain que Jean-Jacques Rousseau exprimait dans le livre neuvième des Confessions. Voici cet extrait qui est aussi une leçon pour le temps présent.

 

« J’aurais pu me jeter tout à fait du côté le plus lucratif ; et au lieu d’asservir ma plume à la copie, la dévouer entière à des écrits qui, du vol que j'avais pris et que je me sentais en état de soutenir, pouvaient me faire vivre dans l’abondance et même dans l’opulence, pour peu que j'eusse voulu joindre des manœuvres d’auteur au soin de publier de bons livres. Mais je sentais qu’écrire pour avoir du pain eût bientôt étouffé mon génie et tué mon talent, qui était moins dans ma plume que dans mon cœur, et né uniquement d'une façon de penser élevée et fière, qui seul pouvait le nourrir. Rien de vigoureux, rien de grand ne peut partir d’une plume toute vénale. La nécessité, l’avidité peut-être, m’eût fait faire plus vite que bien. Si le besoin du succès ne m’eût pas plongé dans les cabales, il m’eût fait chercher à dire moins des choses utiles et vraies, que des choses qui plussent à la multitude ; et d'un auteur distingué que je pouvais être, je n’aurais été qu’un barbouilleur de papier. Non, non : j’ai toujours senti que l’état d'auteur n’était, ne pouvait être illustre et respectable, qu’autant qu’il n’était pas un métier. Il est trop difficile de penser noblement, quand on ne pense que pour vivre. Pour pouvoir, pour oser dire de grandes vérités, il ne faut pas dépendre de son succès. Je jetais mes livres dans le public avec la certitude d’avoir parlé pour le bien commun, sans aucun souci du reste. Si l’ouvrage était rebuté, tant pis pour ceux qui n’en voulaient pas profiter. Pour moi, je n’avais pas besoin de leur approbation pour vivre. Mon métier pouvait me nourrir, si mes livres ne se vendaient pas ; et voilà précisément ce qui les faisait vendre. »

                                                                                                               P. Aulnas

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Sources des statistiques :

Rentrée littéraire 2012 : http://www.auxam.fr/actualites.html

Chiffres clé secteur du livre 2010-11 : http://www.dgmic.culture.gouv.fr/IMG/pdf/Chiffres-cles_2010-2011.pdf

Du manuscrit au pilon (chiffres clés) : http://marcautret.free.fr/autret/150q-faq/a/manuscrit-pilon-chiffres-cles.php

Livres déjà publiés dans le monde : http://www.slate.fr/lien/25903/Livres-130-millions-publies-monde

Livres publiés chaque année dans le monde : http://globometer.com/culture-livres-publies.php

 

Commentaires (6)

Naguère

Mais au fait, quel était le métier de Rousseau ? Etrange sentiment que j'épouve pour lui, mi-attirance et mi-répulsion, un peu comme pour Chateaubriand...

rivagedeboheme
  • 2. rivagedeboheme (site web) | 29/10/2012

Les grands créateurs ne sont pas très « équilibrés » (au sens de la psychologie contemporaine). Attirance intellectuelle et répulsion pour l’homme ?

Naguère

Je trouve Rousseau un peu larmoyant, égotiste, menteur. Sans parler de l'abandon de ses enfants... Il s'est fâché avec tout le monde, même avec Diderot, pourtant large d'esprit.

rivagedeboheme
  • 4. rivagedeboheme (site web) | 29/10/2012

Tout à fait. Et Chateaubriand est aussi un menteur. Et Louis-Ferdinand Céline était un fasciste. Et, et, et… Mais ce sont de très grands écrivains. N’est-ce pas ce qui compte ?

Naguère

Oui et non. Pourquoi l'oeuvre est-elle toujours supérieure à l'homme ? Problème métaphysique non résolu... Perfection de toute création, je pense.

rivagedeboheme
  • 6. rivagedeboheme (site web) | 31/10/2012

Ma réponse, trop simple sans doute : l’œuvre survit à l’homme. C’est la part d’éternité de l’individu. Les œuvres néfastes sont plutôt rares (Mein Kampf par exemple).

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