Lettres du prince de Ligne à la marquise de Coigny

Charles-Joseph de Ligne (1735-1814) est un militaire, diplomate et homme de lettres belge. Il est le septième prince de Ligne et descend d’une grande famille aristocratique. Son parrain est l’empereur Charles VI de Habsbourg (1685-1740). Sa vie aventureuse le conduira dans toutes les grandes cours d’Europe et en Orient. Il est considéré comme l’un des grands mémorialistes de 18ème siècle. On trouvera ci-après quelques extraits d’une rare élégance de ses lettres à la marquise de Coigny.

Charles-Joseph de Ligne Charles-Joseph de Ligne

Louise-Marthe de Conflans d’Armentières (1760-1832) était l’épouse du marquis de Coigny, officier supérieur dans l’armée de Louis XVI, qui participa à la guerre d’Amérique de 1780 à 1782. La marquise de Coigny était ce que le 18ème siècle appelle une femme d’esprit et elle est restée célèbre par certaines réparties : « Une coquette qui prend un amant, c’est un souverain qui abdique ». Marie-Antoinette, qui ne l’aimait guère, aurait dit d’elle : « Je ne suis que la reine de Versailles ; c’est madame de Coigny qui est la reine de Paris ».

 


Lettre première

De Kiovie.

 Savez-vous pourquoi je vous regrette, madame la marquise ? C’est que vous n’êtes pas une femme comme une autre et que je ne suis pas un homme comme un autre : car je vous apprécie mieux que ceux qui vous entourent. Et savez-vous pourquoi vous n’êtes pas une femme comme une autre ? c’est que vous êtes bonne, quoique bien des gens ne le croient pas. C’est que vous êtes simple, quoique vous fassiez toujours de l’esprit, ou plutôt que vous le trouviez tout fait. C’est votre langue : on ne peut pas dire que l’esprit est dans vous, mais vous êtes dans l’esprit. Vous ne courez pas après l’épigramme, c’est elle qui vient vous chercher. Vous serez dans cinquante ans une Mme Du Deffant pour le piquant, une Mme Geoffrin pour la raison, et une maréchale De Mirepoix pour le goût. A vingt ans vous possédez le résultat des trois siècles qui composent l’âge de ces dames.

….

Ah ! Mon dieu, ce que c’est que de nous ! Il faudra peut-être vous écrire : mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre. Dans la nuit du tombeau je suis prêt à descendre. Cette idée m’afflige, car je veux vous revoir. Vous me tenez bien plus à cœur que tout Paris ensemble. Ne voilà-t-il pas qu’on vient me chercher pour un feu d’artifice, qui coûte, m’a-t-on dit, 40 000 roubles ? Ceux de votre conversation ne sont pas si chers, et ne laissent pas après eux la tristesse et l’obscurité qui suit toujours les autres : j’aime mieux vos girandoles et votre genre de décoration.

 


Lettre II

De ma galère.

 Voilà le sort, madame la marquise : je vous ai laissée au milieu d’une douzaine d’adorateurs, qui ne vous entendent pas ; et moi, qui sais vous comprendre, je ne vous entendrai pas de longtemps. Me voici à douze cents lieues de vos charmes, mais toujours près de votre esprit, qui vient sans cesse se retracer à ma mémoire.

 


Lettre IV

De Barczisarai, ce 1er juin 1787.

 Je laissai là, pour quelques jours, la cour dans les plaisirs, et montai et descendis le Tczetterdan, au risque de la vie, en suivant le lit raboteux des torrens au lieu de chemins que je n’ai pas trouvés. J’avois besoin de reposer mon esprit, ma langue, mes oreilles et mes yeux de l’éclat des illuminations ; elles luttent pendant la nuit avec le soleil, qui n’est que trop sur notre tête tout le jour. Il n’y a que vous, chère marquise, qui sachiez être brillante sans fatiguer ; je n’accorde ce don à personne autre qu’à vous, pas même aux astres.

 


Lettre VIII

De Toula.

 En Crimée j’ai cru étouffer du souffle de brasier qu’on y respire. Un autre agrément de ce pays, c’est de n’avoir aucune nouvelle de votre petite Europe, à vous autres. Je ne crois pas que mes lettres vous arrivent ; je n’en recevrai plus de vous si, comme je l’espère, la guerre éclate l’un de ces jours avec les bons mahométans ; et il faudra se dépêcher de les battre pour vous aller voir bien vite, ma chère marquise, ou vous adorer, comme une divinité, sans vous voir.

 


Lettre IX

De Moscou.

 Il me semble que je vous verrai demain ou après-demain. Voilà plus de dix-huit cents lieues que je marche vers vous ; il n’y en a plus que douze cents pour arriver. Au plaisir de vous revoir donc bientôt, chère marquise, ou de vous écrire de Constantinople, si tout ceci continue à s’embrouiller. Je ne vous dis rien de l’état de mon cœur ; le vôtre est en loterie : j’y ai mis. Que sait-on ? Et puis encore, quand je n’y aurois pas mis, le hasard ne peut-il pas venir au-devant de moi ? Je crois en vérité que je donne dans le précieux ; ce n’est pourtant ni votre genre ni le mien. Ceci a l’air de la carte du pays de tendre ; mais nous nous perdrions tous les deux dans ce pays-là. Vive celui-ci, si nous y étions ensemble ! Il vaut mieux être Tartare que barbare, et c’est ce que vous êtes souvent pour votre cour. Souvenez-vous toujours de celui qui est le plus digne d’en être. J’aime mon état d’étranger partout : françois en Autriche, autrichien en France, l’un et l’autre en Russie, c’est le moyen de se plaire en tous lieux, et de n’être dépendant nulle part. Nous touchons au moment de quitter la fable pour l’histoire, et l’orient pour le nord. J’aurai toujours pour vous le midi dans mon cœur : que dites-vous de ce trait piquant ? Il a du moins, vous en conviendrez, le mérite du naturel.

Commentaires (2)

Tina Malet

Oui, Ligne est un homme de bien, apprécié par tous ses contemporains dans l'ensemble, même par mon cher Tilly qui lui a dédicacé ses fameux "Mémoires". Ils se virent souvent en Belgique et Ligne lui donna qq. conseils d'écriture, l'encourageant du reste à poursuivre l'écriture des Mémoires. A Vienne, Ligne fut l'un des derniers à fréquenter et à soutenir Mme de Polignac.

  • 2. | 15/02/2012

Merci pour ces précisions.
Ceci vous intéressera peut-être si vous ne l'avez pas déjà lu...
http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/02/15/dette-publique-la-parole-de-voltaire_1641785_3232.html

P Aulnas

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