Lettre de Servius à Cicéron à l'occasion de la mort de sa fille

La fille de Cicéron, Tullia, meurt en février 45 avant JC, probablement d’un accouchement difficile. Elle a déjà été mariée deux fois et elle était divorcée. Cicéron est très éprouvé par la mort de sa fille. Son ami Servius, un grand juriste romain, lui adresse de Grèce, en mars 45, une lettre qui a été conservée intégralement. Sur le plan politique, c’est l’époque de la chute de la république à laquelle étaient profondément attachés Cicéron et Servius. César affirme son pouvoir.

 "Quand me fut parvenue la nouvelle du décès de ta fille Tullia, j'en ai été littéralement accablé, autant qu'il se devait, et j'ai considéré que ce malheur nous frappait en commun ; si j'avais été à Rome, je ne t'aurais pas fait défaut et t'aurais manifesté ma douleur ouvertement. Une consolation comme celle-ci est une entreprise pénible et déchirante, étant donné que ceux-là même qui doivent s'en acquitter, en qualité de proches ou d'intimes, sont en proie à un chagrin égal et ne peuvent s'y engager sans verser bien des larmes, au point d'avoir apparemment plus besoin eux-mêmes de la consolation des autres que moyen de s'acquitter envers autrui de leur devoir ; cependant j'ai décidé de t'écrire brièvement toutes les idées qui me sont venues sur le moment à l'esprit, car, si je ne crois pas qu'elles t'échappent, il se peut que la douleur t'empêche de les voir clairement.

 Pour quelle raison serais-tu si profondément remué par ta douleur personnelle ? Examine de quelle façon la fortune nous a traités jusqu'à ce jour, comment elle nous a arraché ce qui doit être aussi cher à l'homme que ses enfants : patrie, considération, dignité, honneurs de toute sorte ; ce seul surcroît de disgrâce a-t-il pu ajouter grand chose à ta douleur ? Un cœur rompu à ces épreuves-là ne doit-il pas désormais être endurci et faire moins de cas de tout le reste ?

 Ou alors — ce que je crois — souffres-tu pour elle ? Que de fois tu as dû arriver à cette idée, qui m'est venue souvent, qu'à l'époque où nous vivons les êtres qui ont pu échanger sans souffrance la vie contre la mort n'ont pas été les plus maltraités ! Et d'ailleurs qu'est-ce qui pouvait, par les temps qui courent, la pousser tellement à vivre ? Quelle réalité ? Quelle espérance ? Quel réconfort ? Passer sa vie mariée à un jeune homme du premier rang ? — Il t'était facile, je n'en doute pas, vu ta haute position, de choisir dans la jeunesse d'aujourd'hui un gendre assez loyal pour que tu estimes lui confier ta descendance en toute sécurité ! — Ou encore mettre au monde à son tour des enfants qu'elle se réjouirait plus tard de voir florissants ? des enfants capables de garder par leurs propres moyens la fortune transmise par leur père ou leur mère ? destinés à briguer les honneurs selon l'ordre régulier ? à user de leur liberté dans les affaires publiques ou dans celles de leurs amis ? — Y a-t-il une seule de ces possibilités qui n'ait été retirée avant d'avoir été offerte ? — Il n'empêche que c'est un malheur de perdre ses enfants. — Oui, si seulement ce n'était un malheur pire de subir et d'endurer ces maux-là.

 Certaine circonstance m’a fourni une consolation non négligeable ; je veux te la faire connaître, au cas où elle pourrait atténuer aussi ta douleur. Revenant d'Asie, je naviguais d'Égine vers Mégare, quand je me mis à regarder circulairement l'horizon : derrière moi se trouvait Egine, devant moi Mégare, à droite le Pirée, à gauche Corinthe ; or ces villes, à un moment donné si florissantes, gisent aujourd'hui devant nos yeux écroulées et ruinées. Je me livrai alors à cette méditation : « Eh quoi ! nous nous indignons, chétifs humains, si l'un d'entre nous, dont la vie doit être relativement courte, a péri ou a été tué, quand les cadavres de tant de villes gisent abattus en un seul et même lieu ? Veux-tu bien te contenir, Servius, et te rappeler que tu es né créature humaine ? » Crois-moi, cette méditation ne m’a pas peu raffermi ; essaie à ton tour, s'il te plaît, de te représenter ce spectacle. Récemment, en un seul épisode, une foule d'hommes illustres ont péri ; l'empire du peuple romain a subi une hémorragie considérable ; toutes les provinces ont été bouleversées : et pour la perte d'une vie chétive d'une seule chétive femme, tu es remué à tel point ? Même si elle n'avait pas rencontré son dernier jour maintenant, elle aurait dû mourir quelques années plus tard, puisqu'elle était née créature humaine. Fais mieux, détourne ton attention et ta pensée de ces considérations et rappelle-toi plutôt ce qui est digne de ton personnage : elle a vécu aussi longtemps qu'il le lui fallait, son existence a été inséparable de celle de la république ; elle a vu son père préteur, consul, augure ; elle a été mariée à des jeunes gens du premier rang ; elle a épuisé à peu près tous les biens de la vie ; quand la république a succombé, elle a cessé de vivre. Quelle raison avez-vous, toi comme elle, de vous plaindre à cet égard de la fortune ?

 Enfin n'oublie pas que tu es Cicéron, l'homme qui a toujours eu pour habitude de donner conseil et prescription aux autres, et n'imite pas les mauvais médecins qui, lorsqu'il s'agit des maladies d'autrui, se déclarent détenteurs du savoir médical, et sont incapables de se soigner eux-mêmes ; mais les prescriptions que Cicéron donne d'habitude à autrui, à lui de se les appliquer à lui-même et de les avoir présentes à l'esprit ! Il n'est douleur que longueur de temps n'atténue ou n'adoucisse ; il serait humiliant pour toi d'attendre ce moment, au lieu d'aller au-devant du résultat grâce à ta sagesse. S'il subsiste quelque conscience même aux enfers, avec l'amour qu'elle avait pour toi et son dévouement pour tous les siens, c'est certainement ce qu'elle ne veut pas que tu fasses. Accorde cette faveur à la défunte, accorde-la à tous tes amis et intimes, que ta douleur afflige, accorde-la à ta patrie, que celle-ci puisse recourir à tes services et à tes conseils, en cas de besoin. Enfin, puisque nous en sommes arrivés à une telle infortune que nous devons nous soumettre même à la situation présente, garde-toi de donner à quiconque lieu de penser que tu pleures moins ta fille que les épreuves de la république et la victoire des autres.

 Je rougirais de t'en écrire plus long sur ce point, car j'aurais l'air de douter de ta clairvoyance. Aussi, après une dernière remarque, mettrai-je un terme à cette lettre : nous t'avons vu plus d'une fois te comporter magnifiquement devant le bonheur et en tirer une grande considération ; donne-nous enfin l'occasion de constater que, dans l'adversité aussi, ton comportement peut rester le même et que ce fardeau ne te paraît pas plus lourd qu'il ne doit, pour qu'on n'aille pas croire que, de toutes les qualités morales, celle-là seule te fait défaut. En ce qui me concerne, j'attendrai de te savoir rasséréné pour t'informer de ce qui se passe ici et de l'état de la province. Bonne santé."

 

Commentaires (1)

louis maury
  • 1. louis maury (site web) | 06/06/2016

indépassable message de condoléances et de sagesse

MERCI SERVIUS

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