José Maria Arguedas : derniers mots

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José Maria Arguedas         Hugo Blanco

Âmes de pierre et de colombe

On trouvera ci-dessous les dernières lettres échangées entre José Maria Arguedas et Hugo Blanco qui purgeait alors une peine de prison de 25 ans.

José Maria Arguedas (1911-1969) est un écrivain et ethnologue péruvien.  Fils naturel d’un avocat et d’une servante indienne, il passe son enfance à San Juan de Lucanas, dans la propriété de sa belle-mère. Celle-ci le maltraitant, il se réfugie auprès des domestiques indiens. Jusqu’à l’âge de neuf ans, il ne parle que le quechua, puis entame des études en espagnol. Il sera profondément marqué par cette dualité culturelle. Le 26 novembre 1969, il se donne la mort dans une salle de cours de l’université de Lima où il enseignait l’ethnologie et le quechua. La lettre ci-dessous, adressée au leader révolutionnaire Hugo Blanco, a été écrite la veille de sa mort.

Hugo Blanco (né en 1934) est un homme politique péruvien, leader de la CPP (Confederación Campesina del Perú) de tendance trotskiste. En 1962, il conduit une brève occupation de Cuzco avec des paysans pauvres (il y fait allusion dans la lettre ci-dessous). Condamné à 25 ans d’emprisonnement sur l’île de El Fronton, il entame une correspondance avec José Maria Arguedas. Il sera expulsé vers le Chili en 1971 puis passera plusieurs années en Suède. Il revient au Pérou en 1980 et poursuit son action politique. Dans les années 2000, il a dirigé un journal à Cuzco.

 Hugo Blanco à José Maria Arguedas : « Oui, des jours plus grands viendront ! Et tu les verras. » 

 J’ai pleuré, en apprenant ce que me disait ta femme, Taytay José Maria, mon père, comment pourrions-nous nous repentir de nous écrire en quechua,  cette  langue  si douce ? Quand nous avions besoin d’aide et que nous appelions, c’était en quechua. Et quand nous nous rencontrions sur les chemins de la puna (1), même sans nous connaître, nous avions coutume de nous saluer, de nous inviter à prendre un verre, de nous offrir un peu de coca. Nous nous informions de notre route et nous bavardions quelques instants […] Ne crois-tu pas que mon cœur s’attendrit en voyant que tu as réussi à traduire en espagnol notre langue, afin que tous la connaissent et puissent saisir ne serait-ce qu’une modeste partie de tout ce qu’elle peut exprimer ? Je ne peux dire ce qui se passe en moi quand je te lis.

C’est pour cela que je ne peux le faire comme pour les choses ordinaires ni aussi fréquemment.

Oh ! quand je pense à nos punas avec tout leur silence, leur douleur qui ne pleure pas, quand je pense aux ravins de la montagne, aux fleurs et au chant des oiseaux. Quand tous ces souvenirs  m’envahissent,  je   pense à toi... Quelle joie tu aurais eue de nous voir descendre de toutes les punas et entrer dans Cuzco, sans crainte, sans humiliation et en criant « A mort tous les gamonales (2) ! Vive les travailleurs ! » En nous entendant, tous les petits blancs se sont mis dans leurs trous comme s’ils avaient vu des fantômes. Devant la porte même de la cathédrale, avec un haut-parleur, nous leur avons fait entendre la vérité, celle qu’ils n’ont jamais entendue en espagnol. Nous l’avons dite en quechua. Ceux qui ne savent ni lire ni écrire, mais qui savent travailler et lutter, ceux-là leur ont fait entendre la vérité. Et je t’assure que tous ces hommes en ponchos ont presque fait éclater la place d’Armes. Mais le jour reviendra, non pas seulement identique à celui que je viens de te conter, mais un autre plus grand. Oui, des jours plus grands viendront ! Et tu les verras. Ils sont très clairement annoncés. A bientôt Taytay, ne m’oublie pas.

 José Maria Arguedas à Hugo Blanco : « Âmes de pierre et de colombe »

 Qui réussira à leur faire surmonter cette terreur nourrie pendant des siècles ? Qui ? Y a-t-il un homme quelque part dans le  monde qui les éclaire et les sauve ? Existe-t-il ou non ? […] Et maintenant, mon frère ? N’est-ce pas toi-même qui a pris la tête de ces pauvres indiens des haciendas, des plus exploités de tous les exploités de notre peuple, plus fouettés que les ânes et les chiens, couverts des crachats les plus immondes ? Ne les as-tu pas transformés en vaillants parmi les vaillants ? Ne les as-tu pas fortifiés, n’as-tu pas endurci leurs âmes ? Fortifiant leurs âmes, âmes de pierre et de colombe, qu’ils conservaient au plus profond d’eux-mêmes, n’as-tu pas pris le Cuzco et proclamé devant la cathédrale, comme tu me le dis dans ta lettre, l’effroi des gamonales ? Oui, ceux-ci, tu les as apostrophés en quechua, tu les as contraints à se réfugier dans des trous comme des souris. Tu les as faits courir, ces protégés du vieux Christ, du Christ de plomb. Mon frère, mon cher frère, comme moi d’allure un peu blanche mais le cœur indien ! Quant à moi, je n’ai rien su pleurer que des larmes de feu. Mais avec ce feu, j’ai un peu purifié la tête et le cœur de Lima, la grande ville qui ne connaissait pas bien son père et sa mère ! Je leur ai un peu ouvert les yeux. J’ai lavé un peu les yeux des hommes de notre peuple pour qu’ils nous voient mieux. Et je crois que j’ai relevé un peu l’image, notre véritable image, devant les peuples que l’on appelle étrangers. Je crois que je l’ai relevée assez haut et en pleine lumière pour qu’ils nous estiment, pour qu’ils sachent qu’ils peuvent compter sur notre force, pour qu’ils ne s’apitoient plus sur nous comme sur les plus orphelins des orphelins, et pour qu’ils n'aient plus honte de nous, jamais.

Mon frère, toi qu’ont attendu les plus brutaux de nos gens, nous avons fait ces choses. Toi l’une et moi l’autre. Mon frère Hugo, homme de fer qui pleure sans larmes. Toi qui ressembles tellement à un communero (3), j’ai vu un jour ta photo dans une librairie du quartier Latin à Paris et je me suis redressé de joie en la voyant à côté de celles de Camilo Cienfuegos (4) et du « Che » Guevara. Ecoute-moi, je vais te faire une confession au nom de notre amitié personnelle toute récente. En lisant ta lettre, j’ai compris que ton cœur est tendre comme une fleur, comme celui des communeros de Puquio, mes semblables. C’est hier que j’ai reçu ta lettre. J’ai passé la nuit debout, marchant d’abord, écoutant ensuite cette force de la joie et de la révélation. Je ne suis pas bien, je ne suis pas bien, mes forces déclinent. Mais, si je dois mourir, je mourrai plus tranquille. Ce beau jour dont tu parles et qui viendra, ce jour où nos peuples renaîtront, ce jour-là arrive, je le sens, je sens son aurore au bord de mes yeux. Dans cette lumière, ta douleur ardente tombe goutte à goutte sans jamais s'arrêter. Je crains que cette aube ne coûte beaucoup de sang. Tu le sais, et c’est pour cela que tu cries depuis ta prison, c’est pour cela que tu lances des apostrophes et des conseils. Tout comme dans le cœur de ceux qui m’ont élevé quand j’étais enfant, il y a de la haine et du feu en toi contre les gamonales de toute espèce. Et pour ceux qui souffrent, pour ceux qui n’ont ni terre ni maison, tu as un cœur énorme. Et comme dans l’eau des sources très pures, un amour qui fortifie et réjouit le ciel. Ton sang est le mien, comme le sang de don Victo Pusa et de don Felipe Maywa (5). Don Victo et don Felipe me parlent jour et nuit, sans cesse ils pleurent au-dedans de moi... Hugo, ils m’ont élevé, ils m’ont aimé parce qu’ils voyaient que j’étais fils de misti, parce qu’ils voyaient qu’on me méprisait comme un indien. C’est en souvenir d’eux que j’ai écrit ce que j’ai écrit, que j’ai appris tout ce que je sais. Et toi aussi tu sais être le frère de celui qui sait être un frère semblable à ton semblable, à celui qui sait aimer.

Jusqu’à quand pourrai-je t’écrire ? Même si la mort me saisit, tu ne pourras m’oublier, écoute-moi, homme péruvien, fort comme nos montagnes aux neiges éternelles, que la prison endurcit et transforme en pierre et en colombe. Je t’écris, heureux, au milieu de mes angoisses mortelles. Mais la tristesse des égoïstes ne nous atteint pas. Nous recevons la puissante tristesse du peuple, du monde, de ceux qui connaissent et qui voient l’aurore. Ainsi, la mort n’est plus la mort et la tristesse n’est plus souffrance. N’est-ce pas, mon frère ?

 De Hugo Blanco après la mort de José Maria Arguedas : « La pause du condor avant de s’élever plus haut »

 Mon père José Maria, tu as trouvé ce que tu cherchais dans les larmes, ce que tu attendais dans les peines. Tu es arrivé. L’éveil de tes frères indiens est venu, le soulèvement des tes fils est arrivé. Comme tu le disais, maintenant ce n’est plus seulement pour demander une grande messe contre le typhus. Comme tu le disais, maintenant c’est pour la terre que ton peuple se soulève. Maintenant, c’est pour arracher ce qui lui appartient des mains des usurpateurs. Comme tu le disais, c’est pour assumer sa dignité humaine. Maintenant le repos de ton peuple n’est plus un rêve. C’est la pause du condor avant de s’élever plus haut. Comme tu le disais, l’aube est proche, elle se voit déjà. Et comme tu le disais, en voyant cette aube, la peine n’est plus la peine et la mort n’est plus la mort.



(1) Steppe des hauts plateaux andins, domaine des troupeaux de lamas. [retour]

(2) Les indiens étaient sous le joug des gamonales, des notables de village, qui les utilisaient comme de la main d’œuvre servile, sans aucun salaire et ne bénéficiant d’aucun droit. [retour]

(3) Paysans indien vivant dans une communauté indigène. [retour]

(4) Révolutionnaire cubain (1932-1959). [retour]

(5) Domestiques indiens de l’hacienda où Arguedas a passé son enfance. [retour]

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