Alexandre de Tilly. Mémoires

Tina Malet vient de publier un livre entièrement consacré à la vie d'Alexandre de Tilly : Une vie de Tilly ou la mort du Lys

Alexandre de Tilly

 

Le comte Alexandre de Tilly (1764-1816) appartient à une très ancienne famille normande détentrice de la terre de Tilly-sur-Seulles à une vingtaine de kilomètre à l'Ouest de Caen. Adversaire des révolutionnaires, Tilly n'hésite pas à exprimer ses opinions et doit quitter la France en 1792. Il mène alors une existence itinérante (Angleterre, Etats-Unis, de nouveau Angleterre puis Allemagne). Il revient en France vers la fin du règne de Napoléon, mais ne s'y fixe pas. Il s'établit à Bruxelles où il se suicide en 1816.

Ses Mémoires constituent son œuvre principale mais il a également rassemblé dans Œuvres mêlées des poèmes et des lettres.

Libertin, aventurier, la réputation sulfureuse de Tilly a sans doute masqué, aux yeux de ses contemporains et de certains historiens, l'observateur aigu de cette époque charnière de l'Histoire de France. Si ses Mémoires comportent beaucoup d'anecdotes galantes et de portraits sans aménité, ils révèlent aussi un homme complexe, plein de contradictions, mais qui porte un regard lucide sur l'histoire de son temps et dont la hauteur morale est parfois étonnante lorsqu'on connaît certains aspects de sa vie. Ainsi, ses Mémoires pour servir à l'histoire des mœurs de la fin du XVIIIe siècle n'usurpent pas leur titre. D'une part, ils nous informent sur la vie d'un authentique libertin sous le règne de Louis XVI, qui aurait peut-être servi de modèle au Valmont de Choderlos de Laclos. Mais d'autre part, ils nous proposent une lecture originale de l'époque révolutionnaire, celle, finalement, d'un réformiste qui hait la violence politique et sociale.
Les extraits suivants des Mémoires* cherchent à illustrer cette ambivalence.

* Edition Le Normant fils, 1828, numérisée par Google (trois volumes).

 


 

Volume 1

P. 137-138
Elle m'avait donné un bracelet de ses cheveux, dans les beaux jours de nos tendresses. Je l'avais porté longtemps. Sophie en avait demandé doucement le sacrifice, et, ce qui est très mal, je le lui avais donné. Je saisis cette occasion pour offrir aux jeunes gens une leçon utile, c'est qu'il ne faut jamais acheter les faveurs présentes au prix des bontés passées, et sacrifier à la vanité, à la haine ou à la fantaisie d'une nouvelle maîtresse, les lettres, les cheveux, le portrait des anciennes. Ce conseil a l'air futile et ne l'est point ; il touche de très près à l'honneur. Celui qui abandonne si lâchement ce que l'amour lui confia dans la plus intime de ses faveurs, ne serait vraisemblablement guère plus délicat en amitié, et dans toutes les circonstances honorables de la vie : et cela se retrouve tous les jours ; c'est un acte d'honnêteté qu'on peut souvent exercer, car c'est un piège où vont se prendre beaucoup de femmes, et où elles aiment à vous faire tomber, que cette éternelle fantaisie d'un sacrifice auquel elle mettent du prix, dans la proportion de celui qu'elles savent que vous y avez attaché vous-même.

P. 203
Non pas que je veuille caresser cette vanité insensée, d'une centaine de personnes qui, dans l'ancienne France s'intitulaient le bonne compagnie par excellence, se croyaient les dispensateurs nés des réputations et du goût, les modérateurs de l'opinion publique, et pensaient que tout ce qui ne s'agitait pas dans la même sphère, était subalterne ou réprouvé, tandis qu'il y avait la même prétention dans cent autres salons, où, n'ayant d'indulgence que pour soi et pour ses amis, l'on s'arrogeait la même suprématie. Mais, en dernière analyse, il y avait à peu près une différence aussi sensible entre le ton, le langage de la cour et celui de la ville, qu'entre Paris et les provinces : et comme il y avait une chaîne invisible, qui réunissait ce tout, quoiqu'il ne fût pas toujours homogène, il en résultait une politesse universelle née de l'émulation, que j'appellerai une éducation nationale ;

P. 244
Dans mon printemps, et même après qu'il était écoulé, je fus une des plus fidèles dupes : avec un air léger j'y ai contracté un fonds de mélancolie, héritage des âmes délicates et tendres. Des infortunes de plus d'un genre ont encore assombri mon âme, mais elle a surtout son origine, cette mélancolie, dans les inquiétudes de votre possession, dans des espérances trompées, dans mes liaisons avec vous, dans les exagérations d'une imagination enchantée et déçue, dans les chimères de tous les mensonges de l'amour, et dans les chagrins inséparables de la condition d'un homme qui court après vous, et qui a spécialement vécu à l'ombre de vos autels.

P. 282
Il est des chagrins, je le sais, moi, qui résistent à tout l'artifice des consolations, avec lesquels on ne peut composer qu'en y pensant sans cesse, et qu'en se réconciliant avec eux par les larmes. Mais, ceux-là, on les porte dans son sein jusqu'à la mort, on sait qu'il n'y a rien à faire contre eux ; ce sont des ennemis domestiques, que l'on ne peut,... que l'on ne voudrait peut-être pas renvoyer ; ils sont bons à quelque chose ; ils émoussent la sensibilité sur tout le reste, ils rendent insensible à la calomnie même, ils blasent sur les cruautés de la civilisation : c'est un poison qui sert tout à la fois d'antidote. Mais je sais aussi que de telles peines sont le lot de peu d'hommes, que tous n'ont pas reçu de la nature ce qu'il faut pour s'en laisser si profondément atteindre, que de telles douleurs embrassent la vie et la composent tout entière, qu'elles l'absorbent, qu'elles ne s'envolent qu'avec le dernier soupir, et qu'elles lui survivront si l'on retient les souvenirs de la terre.

P. 344
J'ai toujours pensé que le plus grand malheur pour tout un peuple est de renverser violemment la puissance qui le régit ; toujours été persuadé que le plus mauvais gouvernement qui marche vaut mieux que toutes les abstractions d'un perfectionnement acheté par l'anarchie et par tous les fléaux dont elle est la mère ; mais j'ai toujours eu l'effroi de l'arbitraire, et l'horreur de l'oppression ; j'ai toujours préféré l'égalité des lois à la dissemblance des prérogatives, et, partisan de la hiérarchie sociale, j'ai détesté l'abus des distinctions, si les limites posées par la raison et la justice éternelle étaient dépassées.

 

Volume 2

P. 117 (A propos de Marie-Antoinette)
Il était bien difficile de persuader à une princesse jeune et aimable, qu'il vaut mieux se faire respecter, que de se faire aimer, et que s'ennuyer est plus utile à la longue que de plaire. Idole d'une grande nation, à son début, pourquoi aurait-elle pensé que tant d'amour se tournerait en tant de haine, et que ce serait un crime irrémissible d'avoir ri sur un trône, et d'y avoir fait asseoir à ses côtés, l'amitié, les plaisirs, et la familiarité d'une vie plus privée ?

P. 137
Mais je sentais que l'ambition est de toutes les passions la plus stérile pour le bonheur ; ses plaisirs sont aussi mornes, aussi ternes qu'elle ; elle se satisfait sans s'assouvir ; sans repos, comme l'espérance, elle a moins encore de fixité ; elle est étrangère au charme de s'arrêter ; tout paraît obstacle à ses vues, et rien ne lui semble un terme qui soit digne de sa course.

P. 184
J'admirai comment un homme de bonne compagnie peut trouver un dîner excellent chez les gens qu'il n'a jamais vus, avoir leurs femmes sans formalités préliminaires, pendant qu'il y a dans ce meilleur des mondes des gens qui n'ont même pas de quoi dîner chez eux, et qui ne peuvent pas avoir leur propre femme.
Admirable police des sociétés humaines ! et qui prouve aux têtes les plus dures combien la civilisation a fait de progrès, combien nous sommes avancés dans ce système de perfectionnement qui nous sépare et nous distingue, dit-on, des autres animaux que l'auteur de choses nous a donné pour compagnons sur cette terre ?

P. 186
Un beau moyen de n'en pas manquer une, serait de mourir pour elles, et de revenir au monde après... on les aurait toutes !
Vaine ambition d'un esprit malade ! vouloir de toutes les femmes ! tant de gens en ont trop d'une !

P. 281
Qui me fera la réputation qu'une imagination assez brillante, un style à la fois nerveux et facile, ont méritée peut-être ? où est celui qui appréciera mon talent dont je ne me soucie pas plus que de la renommée ? je lui abandonne mon « moi », un homme tout entier qui ne se trouve aucun mérite, absolument à lui, à valoir quelque chose, et qui dédaigne la modestie qu'on prend au mot, et l'amour propre dont on se moque. Je n'ai donc garde de songer à la postérité* dont je me soucie encore un peu moins que des rivaux. J'affranchis d'avance mon tombeau d'une pierre vaniteuse qui dirait mes titres à la postérité, quand je ne serai plus qu'absence, ténèbres, silence et poussière.

* Je crois que ceux qui ont élevé les pyramides d'Egypte, seraient un peu désappointés, s'ils revenaient au monde, d'y trouver qu'on ne sait pas même leur nom ; c'est un peu décourageant pour les amateurs de l'immortalité !... Et quand on les saurait, ces noms !... (Note de l'auteur)

P. 295 (A propos de Mme de C**)
Elle ne mentait jamais aussi habilement que quand elle disait la vérité. Son regard vous donnait le change, et vous empêchait d'y croire.

P. 299 (A propos de Mme de C**)
On m'a assuré qu'elle était en Suisse, non loin de ce beau lac immortalisé par J.-J. Rousseau et ses truites. Elle a quelque chose comme trente neuf ans ; je gage qu'elle est encore charmante : elle aide son visage avec son esprit, et vient encore au secours de son esprit avec sa figure. Dieu veuille qu'elle s'amuse où son étoile l'a conduite ! Plus que personne, elle a besoin de plaisir. Depuis si longtemps elle l'invoque et l'espère.

 

Volume 3

P. 87
« J'ai assisté à plusieurs de vos lectures, monsieur ; vous avez un style brillant et nerveux, vous peignez à grands traits, mais permettez-moi de vous dire, que vous plaisez à peu de gens parce que vous devisez pour tous les partis.
- J'écris pour la vérité, ou, du moins, pour ce que je prends pour elle, l'abbé.
- Notion erronée, monsieur : dans un ouvrage de ce genre, comme dans une assemblée délibérante, il faut prendre un parti, s'y jeter, et ne jamais dévier de la ligne adoptée.
- Il y a bien peu de droiture et d'élévation dans un tel plan.
- C'est pour cela qu'il en réussit mieux. »
C'est ainsi que tout constatait que le révolution était faite pour des gens qui ne la méritaient pas, contre des hommes qui la méritaient bien.

P. 171 (A propos de M. de Saint-Amaranthe et de sa femme)
Celui-ci, après avoir passé avec elle la plus grande partie de sa vie (autant que les habitudes de la cour et les devoirs du monde le lui avaient permis), trouva la mort à la même heure qu'elle, sous le glaive inventé par le docteur Guillotin, cet honnête médecin, qui, pensant que son art n'avait pas assez tué de monde, donna du laconisme à la destruction, et attacha son nom même à la plus homicide des découvertes.

P. 200
Et la terre périra-t-elle ? The great globe itself shall dissolve.
Qui te l'a dis mon ami ?
Je le crois quelquefois,... quelquefois je n'en crois rien.
Le terre se refroidit, le soleil a pâli ; il y a des symptômes de décadence.
Qui vous a révélé, mon bien bon ami, que l'état d'incandescence était une condition de vie pour le globe, comme un climat chaud est une présomption et un remède pour la santé d'un individu atteint de consomption ? Qui vous a dit que le soleil pâlissant ne serait pas suivi par des milliers d'années d'un soleil plus éclatant et plus vif ? Qui vous a démontré que tout n'était qu'un amalgame de contrastes répartis, une distribution combinée de décadence et de régénération ? Qui vous a raconté que le monde n'était pas ainsi plusieurs fois déchu, avant d'avoir reconquis une splendeur, une jeunesse, que nos yeux n'ont pas vus et ne verrons pas ?

P. 285 (A propos de M. de Krudner)
Je le voyais très peu chez lui quand la mort arriva ; ayant été cependant fort en mesure de juger la beauté de son âme et ses grandes qualités, je donnai plus de regrets à sa mort que beaucoup de gens qui avaient plus de raison que moi de s'y montrer sensibles.
A peu près comme lorsqu'on a joui du parfum des fleurs, dans la belle saison, on les contemple encore avec reconnaissance dans nos jardins, quand elles se courbent inodores et flétries sous le souffle glacé des aquilons.

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