Penser l'histoire : Aldo Schiavone (1)

 

 

Aldo Schiavone, l'histoire brisée

Aldo Schiavone, L'Histoire brisée : la Rome antique et l'occident moderne, éditions Belin, 370 pages.

12/04/2011

Patrick AULNAS

Aldo Schiavone, historien, est directeur de l'Istituto italiano di Scienze Umane. Il explore avec brio, audace et subtilité le sens de notre devenir historique. Trois de ses livres ont été traduits en français, tous aux éditions Belin :

- L'Histoire brisée. La Rome antique et l'Occident moderne

- L'Invention du Droit en Occident

- Histoire et Destin

 Nous nous intéresserons, dans cet article, au premier. L'Empire romain est la structure politique, administrative, économique la plus évoluée de l'antiquité occidentale. L'élite politique de l'époque en était tout à fait consciente. Schiavone commence son livre en citant le discours d'un jeune rhéteur, Aelius Aristide, qui s'adresse à l'autorité impériale vers 143 ou 144 après JC :

"Avant votre gouvernement, les choses étaient confondues sens dessus dessous et allaient à la dérive ; mais lorsque vous eûtes pris le commandement, la confusion et les discordes cessèrent, un ordre universel s'installa, ainsi qu'une éclatante lumière de mode d'existence et de régime politique...

Tel est le nombre des cargos qui arrivent, apportant toutes les marchandises de toutes provenances à chaque belle saison et à chaque retour de l'automne que la cité ressemble à un centre d'activité commun à toute la terre." (pages 15-16)

Pourquoi cette civilisation brillante, cette puissance politique inégalée s'effondre-t-elle quelques siècles plus tard ? Pourquoi l'Occident moderne a-t-il dû faire le détour du Moyen-Âge ? Pourquoi l'histoire s'est-elle brisée vers le Vème siècle après JC ?

Le livre de Schiavone donne à cette question une réponse nuancée et riche qu'il n'est pas possible de résumer en quelques lignes. Mais un élément saillant peut être mis en évidence : il a trait au rapport au travail. Le travail antique est fondamentalement différent du travail moderne dans sa conception même. Il s'agit d'un travail servile et l'esclave est considéré comme une chose par le droit et par la philosophie dominante de l'époque. Aristote s'exprime ainsi : "Un être qui, par nature, ne s'appartient pas, mais est l'homme d'un autre, cet être-là est par nature esclave." Une analyse contemporaine considèrerait que l'esclavage est un choix de la société pour faire fonctionner l'outil de production. Pour les penseurs de l'antiquité, au contraire, on est esclave "par nature", comme le souligne Aristote. Or l'élément structurant de l'économie romaine est le grand domaine rural appartenant à un patricien. Le travail y est entièrement servile. La liberté et le travail sont incompatibles pour la pensée antique. "La construction de la modernité économique en occident a eu comme élément porteur l'acquisition de traits mentaux et sociaux totalement étrangers aux milieux grecs et romains : une laborieuse et longue réappropriation civile et culturelle du travail et l'invention d'un lien jamais expérimenté jusqu'alors entre travail dépendant et liberté personnelle... Et ensuite, une reconquête de la dimension physique de la nature...comme condition d'une alliance entre intelligence et productivité, entre connaissances scientifiques, savoirs artisanaux et innovations technologiques." (page 269)

Ainsi, le travail était vil et les connaissances scientifiques de l'élite intellectuelle grecque ou romaine ne pouvaient pas être mises au service du développement économique puisque ces connaissances étaient nobles. Autrement dit la destruction créatrice schumpétérienne, condition de base de notre développement économique, était à des années-lumière de la pensée antique.

Citons à nouveau Schiavone : "Disons-le dès à présent : dans l'agriculture comme dans l'artisanat, tout travail dépendant - qu'il fût ou non de type servile - portait en lui une telle charge de discriminattion et d'oppression, relevait à ce point de la contrainte, et non du consentement, qu'il pouvait difficilement s'inscrire dans l'univers moral et dans la perception mentale des groupes supérieurs. Sa dureté et son caractère coercitif se mesuraient selon une échelle de compatibilité bien particulière : ce monde bas et déchu échappait totalement à toute espèce de vie intellectuelle et morale." (page 68)

Et Aldo Schiavone cite Cicéron :

"Indignes d'un homme libre et vils sont en outre les gains de tous les salariés dont c'est la peine et non pas l'habileté qu'on paie : dans ces gains en effet le salaire est lui-même le gage de la servitude... Tous les artisans s'adonnent à un vil métier, l'atelier ne peut rien comporter de bien né."

 

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