Le destin des hommes (5) : Le retour de l’obscurantisme ?

08/09/2012

Patrick AULNAS

« Le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas ». André Malraux n’avait peut-être pas tort sur le court terme historique. Nous voyons aujourd’hui resurgir les fondamentalismes religieux, les phénomènes sectaires et plus généralement les replis sur des communautés restreintes donnant à l’individu égaré de notre époque une visibilité modeste mais réelle. Ces tendances du début du 21e siècle peuvent être analysées globalement comme un retour de l’archaïsme dans les mentalités. L’archaïsme a un avantage pour les leaders assoiffés de pouvoir : il permet de manipuler les foules dépossédées de la pensée rationnelle. Ainsi, le fondamentalisme islamique qui s’abat sur certains pays à dominante musulmane vise à empêcher toute démocratisation et toute évolution du statut des femmes. Ainsi, dans nos pays occidentaux, la réapparition de débats à propos de prescriptions alimentaires religieuses infantiles (le halal, le casher et même le poisson du vendredi !) permet à des partis extrémistes de susciter la haine à leur profit.

Mais sur le très long terme historique, il est peu probable que l’obscurantisme ait gain de cause. Les représentations dominantes du monde ont en effet évolué depuis quelques siècles. Qu’ils l’acceptent ou non, nos contemporains ne voient plus l’aventure humaine comme leurs ancêtres du Moyen-âge. Comment les hommes d’aujourd’hui se représentent-ils leur devenir ?  Le passé, le présent et l’avenir se conjuguent à travers une représentation, un récit que l’on admet comme explicatif. La représentation est un vecteur de signification qui s’ancre dans le passé pour se projeter dans l’avenir et lui donner un sens. Une crise de la représentation est ainsi une crise du sens lui-même. Le déclin, la décadence d’une civilisation proviennent d’incertitudes majeures sur la représentation pertinente. Le lien entre passé, présent et avenir perd toute signification et le doute sur l’avenir s’installe.

 

1. La complexification des représentations

 Entre les mythologies du passé et les représentations scientifiques de l’univers il y a un saut vers la complexité et la rationalité. On passe d’un récit légendaire et poétique à un discours produit par la recherche, l’observation, l’expérimentation. Nul doute que le paradigme de la physique contemporaine a été considérablement complexifié au 20e siècle : théorie des quantas de Max Planck, théorie de la relativité d’Einstein, théorie des cordes, pour citer les aspects les plus célèbres de la physique théorique. C’est sur la base de ces progrès et des évolutions technologiques majeures de la fin du 20e siècle (électronique, informatique) que les recherches sur l’infiniment grand (astrophysique), l’infiniment petit (structure de la matière), le vivant (ARN, ADN, séquençage du génome) ont pu progresser à pas de géant. Notre représentation du réel a acquis une telle complexité qu’elle n’est plus accessible dans sa totalité à un être humain, fut-il de formation scientifique. Seuls les astrophysiciens comprennent les apports et les limites du modèle cosmologique appelé « big bang ». Pour la plupart de nos contemporains, l’expression se traduit par des images d’explosion initiale et d’expansion, ce qui n’est pas erroné, mais reste à un niveau de représentation non conceptuel. Il en est de même pour la structure de la matière. Les scientifiques qui travaillent au CERN (Conseil européen pour la recherche nucléaire, créé en 1952, appelé aujourd’hui Organisation européenne pour la recherche nucléaire) communiquent également par l’image et la vulgarisation intelligente car leurs recherches sont d’un niveau théorique inaccessible au grand public. On pourrait en dire autant de n’importe quelle branche des sciences de la nature, mais aussi des sciences sociales. Certaines modélisations théoriques du fonctionnement de notre économie utilisent des outils mathématiques au même titre que la physique.

Cette théorisation et cette complexification de nos représentations induisent une distance croissante entre spécialistes et non spécialistes. Ainsi notre représentation de l’univers est un kaléidoscope de multiples interprétations partielles du réel qu’aucun être humain ne peut synthétiser. Alors que les récits mythologiques étaient destinés à tous et accessibles à tous, notre représentation du monde est destinée à tous mais n’est accessible à personne dans sa totalité. C’est donc bien l’humanité et non l’individu qui est destinataire de cette représentation.

 

2. Représentation scientifique et métarécit

 La crise des représentations provient essentiellement de la prééminence des représentations scientifiques, ce qui ne signifie nullement qu’il faille restaurer les anciennes représentations idéologiques. Les représentations scientifiques ne peuvent pas proposer un métarécit, c’est-à-dire un discours sur le réel permettant d’expliquer et de justifier les évolutions. Au 20e siècle par exemple, en occident, les deux grands métarécits ont été proposés par la religion chrétienne et le marxisme. Le métarécit est accessible à tous car il raconte une histoire du passé et propose un avenir idéalisé tout en justifiant des contraintes éthiques. Sa cohérence interne est d’autant plus sécurisante qu’un comportement social souhaitable est toujours proposé, une forme d’action conforme à l’éthique préalablement définie : le militantisme communiste, la charité chrétienne.

La science ne peut pas proposer de métarécit car ses caractéristiques sont incompatibles avec ce concept. Elle ne propose pas une vision globale mais très parcellaire du réel. Sa puissance opérationnelle par le biais des techniques provient précisément de l’extrême spécialisation des chercheurs. L’approche scientifique propose donc aux hommes un très grand nombre de discours très spécialisés, publiés dans des revues scientifiques totalement inaccessibles aux non spécialistes. La science n’a pas non plus pour fonction de proposer un avenir, mais de comprendre le réel. Cette compréhension sera toujours partielle et évolutive, alors que les idéologies et les religions sont fondées sur la globalité et la pérennité des explications. Enfin, la science n’est pas rassurante, elle est même inquiétante à beaucoup d’égards par son accessibilité réduite et par sa puissance opérationnelle. Quand on a compris que la matière est énergie, on peut chercher à utiliser cette énergie nucléaire de façon violente ou pacifique. Quand on a compris que le fonctionnement du vivant repose sur une codification incorporée au génome, on peut se proposer de guérir des maladies jusqu’alors incurables ou de fabriquer des monstres issus du génie génétique.

Dans l’esprit du plus grand nombre, les représentations scientifiques sont ainsi ambivalentes : source de progrès et risque de dérive, discours rationnel et langage incompréhensible. Elles sont également dépourvues du caractère édénique, onirique et poétique des mythologies, voire des idéologies. Bref, elles peuvent susciter la peur et elles ne font pas rêver, privant ainsi les hommes d’un métarécit, d’une belle histoire simple touchant leur émotivité.

 

3. La non conciliation des représentations

 A l’échelle individuelle, il n’est pas impossible de concilier une représentation scientifique et une représentation idéologique. Il existe des scientifiques chrétiens, musulmans, hindouistes, juifs, qui témoignent de cette possibilité. De même, le 20e siècle a connu de nombreux scientifiques marxistes, fascistes, nazis, qui devaient cependant se plier aux impératifs et dérives d’un pouvoir autoritaire.  Le point de savoir comment se concilient intellectuellement les deux approches du monde et les deux images produites n’entre pas dans le cadre de ce propos.

A l’échelle collective, l’observation de notre histoire prouve de façon constante que les religions et les idéologies reculent devant les découvertes scientifiques. Les cosmologies antiques ont disparu. La représentation chrétienne de l’univers qui prévalait jusqu’à la Renaissance est oubliée. Quelques tentatives de faire ressurgir les anciennes représentations peuvent se faire jour comme le dessein intelligent (intelligent design) chez les chrétiens, mais il s’agit de petites habiletés sans envergure intellectuelle. De même, des fondamentalismes religieux peuvent surgir pour ramener des hommes mal informés vers les anciennes représentations. Mais ce sont de simples manipulations politiques dont le but est de concentrer le pouvoir au profit de quelques-uns par le biais d’un conditionnement idéologique. On se rapproche donc des manipulations marxistes ou fascistes.

Le destin des hommes, leur longue traversée du temps depuis des millions d’années est de toute évidence déterminé par les progrès de la connaissance rationnelle. L’enfance de l’humanité, dont nous sortons à peine, avait besoin de belles histoires. Rien de plus naturel ! La sortie de l’enfance et la phase adolescente sont à l’image de toutes les mutations : difficiles, conflictuelles, instables. Certains chercheront à préserver les images de l’enfance le plus longtemps possible. Il faudra donc du temps, peut-être beaucoup de temps, pour trouver un nouvel équilibre. Mais comment pourrait-il faire fi du patrimoine cognitif accumulé par l’humanité ? Est-il envisageable d’écarter définitivement, du fait d’une nouvelle domination idéologique ou religieuse, les savoirs et savoir-faire scientifiques et techniques ? A court terme, à l’échelle de l’histoire, une réponse positive ne peut être écartée : nous pouvons plonger dans un nouveau Moyen-âge pour quelques siècles. Mais à long terme, que signifierait une telle stagnation, un tel refus de dépasser des préjugés et des croyances ? La réponse est claire et sans ambiguïté : la mort de l’intelligence, l’impossibilité de poursuivre l’aventure qui est la nôtre et dont le moteur est la volonté indomptable de comprendre notre univers. L’homme qui devrait stagner sous le joug d’idéologies ou de religions ne serait plus l’homme. L’humanité est un dynamisme, une évolution propulsée par l’intelligence.

Nous marchons donc collectivement vers une représentation unifiée du réel. Cette représentation, d’une complexité croissante, n’est accessible dans sa totalité à aucun être humain. Elle constitue à la fois notre mémoire collective et notre projet. C’est l’intelligence collective de l’humanité, désormais dissociable de l’intelligence individuelle de chaque être humain, qui en est l’élément moteur. Rien ne permet d’affirmer a priori que cette intelligence collective ne commettra pas des erreurs majeures, mais tout conduit à penser que ces erreurs seront moins fréquentes et moins graves que celles commises par les anciennes idéologies et religions car c’est la rationalité qui gouverne cette intelligence collective. Le vieux débat autour de la phrase de Rabelais, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », subsiste bien entendu. Mais une observation simple ne peut être écartée : la connaissance rationnelle, intrinsèquement, ne constitue jamais un danger. C’est toujours du côté de la conscience que viennent les dérives, c’est-à-dire du côté de l’utilisation de la connaissance. La conscience est problématique, pas la science. Si la sortie de l’enfance signifie pour l’humanité qu’elle réagira avec plus de rationalité, qu’elle abandonnera ses caprices infantiles générateurs de conflits et de violence, alors c’est la conscience elle-même qui aura progressé.

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 André Malraux avait eu la prudence de limiter au 21e siècle sa prédiction sur le retour du religieux. Il avait raison. Sous le joug des religions et des idéologies, les progrès ont toujours été bien minces. Notre intelligence collective détermine notre devenir et elle repose sur la liberté individuelle. L’intelligence individuelle ne peut fructifier que par le libre arbitre et elle ne peut enrichir notre intelligence collective que si celle-ci reste à l’écart des dogmes. Pour ceux qui ne croient pas aux dieux que l’humanité s’est donné pour traverser sa période infantile, la nouvelle éthique sera humaniste et rationnelle. Elle sera fondée sur l’observation simple que l’intelligence fonctionne par l’expérimentation parfois hasardeuse et risquée, mais qu’en dernière analyse, elle choisit toujours la préservation de l’avenir. Les forces du progrès ont toujours vaincu l’obscurantisme et elles conduiront encore le destin des hommes.

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