Le destin des hommes (3) : précarité et sécurité sur le long terme historique

24/02/2012

Patrick AULNAS

Jusqu’au 20ème siècle, la précarité a toujours été la situation la plus courante des êtres humains. Tant que la dépendance à l’égard de la nature est restée totale, les aléas climatiques pouvaient conduire à la disette et à la famine. Dans l’Egypte ancienne (à partir de 3150 avant J.-C.), les crues du Nil déterminaient la survie de la population. Si la crue était trop forte ou trop faible, la famine régnait. Au Moyen-âge, en occident, se nourrir suffisamment est le souci principal. Les guerres, comme la guerre de cent ans en France (1337-1453), précarisent les populations car les soldats vivent de prélèvements et détruisent les récoltes en passant dans les cultures. Jusqu’au 20ème siècle, de grandes famines ont régulièrement sévi. Entre 1845 et 1851 en Irlande, la famine a tué entre 750 000 et 1 000 000 de personnes et a provoqué une émigration massive vers l’Amérique du nord, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. En Russie, en 1891-1892, la famine fait deux millions de morts puis cinq millions de morts en 1921. En 1932-1933, l’Union Soviétique est dévastée par une famine qui tue entre six et huit millions de personnes. Les grandes famines subsistent à la fin du 20ème siècle dans les pays pauvres : de 1959 à 1961, à l’époque de « Grand Bond en avant » la famine a tué entre 20 et 30 millions de personnes en Chine. En Corée du Nord, dans les années 1990, on peut estimer à plusieurs millions de morts les victimes de la famine. Le Biafra, le Sahel , le Darfour, l’Ethiopie ont également connu des famines très dévastatrices. La FAO estime qu’en 2005 environ 16 000 enfants meurent chaque jour de maladies liées à la faim et à la malnutrition.[1]

Leur travail n’apporte pas encore à de nombreux hommes des pays pauvres la sécurité strictement minimum, c’est-à dire la possibilité de survivre. Mais le progrès lié au développement économique est patent. Dans les pays développés, la situation s’est considérablement améliorée en moins d’un siècle alors que pendant des millénaires, depuis le début du néolithique, le travail acharné des hommes n’était pas parvenu à les soustraire à la précarité. Mais le développement économique fait parfois émerger des contradictions inattendues. La contractualisation récente du rapport de travail n’a pas toujours amélioré la sécurité économique des salariés. Le problème avait été posé lors de l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis à l’issue de la guerre de Sécession (13ème amendement à la Constitution américaine voté en 1865). Certains anciens esclaves se trouvant au chômage et sans ressources voyaient leur situation économique se dégrader. La liberté pouvait ainsi s’opposer à la sécurité. Les marxistes ont souvent stigmatisé, à juste titre, cette liberté « formelle » pouvant laisser l’individu dans une totale précarité. Il faut attendre l’instauration d’institutions de sécurité sociale financées par des prélèvements obligatoires pour que travail, liberté et sécurité puissent enfin coexister. Les mécanismes de protection sociale évoluent dans le courant du 20ème siècle de la charité ou de la bienfaisance privée vers une protection assurée par l’Etat-providence et constituant désormais un droit. Les mécanismes et le niveau de la protection sont variables selon les Etats, mais tous les pays développés mettent en place des telles institutions.

Ainsi, lorsque l’humanité sort de l’ancestrale pénurie, la solidarité entre les hommes n’est plus facultative, elle devient un droit de chaque individu à l’égard de la société toute entière. Il reste encore beaucoup à faire, mais cette évolution fondamentale est désormais initiée. Si les lois de la nature imposaient l’abandon des individus les plus faibles, les lois des sociétés humaines, au fur et à mesure qu’elles s’éloignent des contraintes naturelles, deviennent plus douces et plus solidaires.  Quels que soient les choix politiques, il est impossible que cette évolution s’arrête car elle correspond à une exigence fondamentale des hommes : sortir de la précarité. Seule la résurgence de la pénurie généralisée pourrait entraîner des retours en arrière.

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