Aldo Schiavone (3) : Histoire et destin

 

Aldo Schiavone, Histoire et destin

Aldo Schiavone, Histoire et destin, Editions Belin, 2009. 116 pages*

12/04/2011

Patrick AULNAS

Dans cet essai d’une centaine de pages, Aldo Schiavone nous propose une interprétation brillante et audacieuse du destin de l’humanité. En six chapitres, il développe quelques thèmes intellectuellement très stimulants qui se situent sur un axe de pensée que l’on pourrait résumer ainsi : l’humanité, par la science et la technique, est en voie de s’approprier son destin. Au-delà de sa naturalité, c’est la culture qui déterminera le devenir de l’homme.

1. Le temps profond et l’accélération de son rythme.

Pendant des siècles, l’homme a pensé que l’âge de sa planète était de quelques milliers d’années. Il faut attendre le 18ème siècle pour envisager les millions d’années. Nous sommes aujourd’hui à peu près certains que la Terre a 4,5 milliards d’années. Pendant 3,5 milliards d’années, aucune forme de vie n’existe sur notre planète. L’histoire de la vie sur Terre commence il y a un milliard d’années. Mais pendant des centaines de millions d’années, elle se manifestera uniquement sous la forme d’organismes monocellulaires. Le passage aux organismes pluricellulaires, qui générera une explosion de vie sur terre, se produit voici 570 millions d’années (cambrien). La complexification des formes de vie aboutira aux mammifères. Les premiers hominidés se séparent des grands singes il y a seulement 6 à 8 millions d’années et l’homme apparaît il y a un million d’années. Un million d’années d’humanité sur un milliard d’années de vie : l’histoire de l’humanité ne représente que 0,1% du temps profond de la vie. Mais l’histoire de l’humanité, c’est d’abord l’histoire de l’intelligence. L’intelligence humaine va générer des évolutions très rapides qui, comparativement à l’extrême lenteur des évolutions de la nature, donneront l’illusion du caractère immuable de cette nature.

2. Nous vivons aujourd’hui la fin de l’enfance de l’humanité.

Les Néanderthaliens apparaissent il y a environ 100 000 ans et ils produisent de véritables outils de pierre et de bois. Les premiers hommes « modernes » de Cro-Magnon remontent à 30 000 ou 40 000 ans et le langage apparaît sous différentes formes y compris artistiques (Lascaux). Mais la première grande révolution technologique de l’histoire se produit il y a seulement 10 000 ans avec l’introduction de l’agriculture et de la métallurgie. Puis une longue pause se produira : l’antiquité, le moyen-âge n’apporteront rien d’essentiel sur le plan scientifique et technologique. Il faut attendre la fin du 18ème siècle et le 19ème siècle pour qu’apparaissent en Angleterre la seconde grande révolution technologique, que nous qualifions habituellement « révolution industrielle ». Cette révolution présente deux caractéristiques essentielles : d’une part, une imbrication étroite entre développement économique et innovation technologique (la destruction créatrice de Schumpeter) et d’autre part, une accélération sans précédent du rythme des innovations. « En 1910, le nombre total de physiciens anglais et allemands (les deux pays alors à l’avant-garde) ne dépassait pas les huit mille. Soixante-dix ans plus tard, les scientifiques et les ingénieurs étaient devenus dans le monde près de cinq millions ».

La fin de l’enfance de l’humanité, que nous vivons aujourd’hui, c’est l’émergence de la troisième révolution technologique. Elle nous apparaît déjà comme une course ou comme une explosion d’innovations. Schiavone propose de l’appeler une « singularité », c’est-à-dire une évolution très profonde et très rapide qui transformera radicalement l’humanité.

3 « Au-delà de l’espèce ».

Après la révolution agricole il y a 10 000 ans et la révolution industrielle il y a deux cents ans, on pense spontanément pour la troisième révolution aux technologies de l’information et à la biologie, voire aux possibilités d’établir un lien entre ces deux domaines. Mais le propos de Schiavone est plus large :

« Ce que nous attendons maintenant est une sorte de point de fuite hors de l’orbite dans laquelle nous nous sommes mus : dépasser la séparation — qui nous a gouverné depuis le commencement — entre histoire de la vie et histoire de l’intelligence. Les bases naturelles de notre existence cesseront rapidement d’être un présupposé immuable de l’agir humain, et deviendront un résultat historiquement déterminé de notre culture. »

Ainsi, le devenir de l’humanité ne sera plus principalement déterminé par une évolution naturelle mais par des choix culturels : l’homme s’approprie son destin. Une telle révolution suscite évidemment des résistances car elle prive de leur pouvoir certaines institutions traditionnelles. Un exemple déjà actuel concerne notre naissance : comment nous sommes conçus et comment nous naissons. Les églises défendent l’optique « naturelle » : une nouvelle vie procède de l’accomplissement d’un dessein divin. Cette position leur permet d’imposer une éthique. Mais « si l’homme commençait à travers la technique à déterminer, choisir, intervenir, décider, nous verrions une énorme masse de pouvoir — idéologique, institutionnel, social — se déplacer et changer de camp : passer de la religion et de ses représentants à de nouveaux protagonistes, encore mal identifiés, mais ayant assurément un rapport avec les acquis de la science et leur usage social ».

Nous entrerons définitivement dans la « singularité » lorsque l’informatique et la biologie auront suffisamment évolué pour pouvoir opérer une jonction. A l’heure actuelle leurs chemins restent largement séparés. L’informatique va vers l’intelligence artificielle ou intelligence non biologique avant d’évoluer de façon plus lointaine vers les ordinateurs quantiques. La recherche biologique concerne le contrôle et la reproduction en laboratoire des mécanismes du vivant. La jonction entre intelligence biologique et non biologique prendra des formes difficiles à déterminer aujourd’hui. Mais les premiers pas ont déjà été accomplis : des connexions entre neurones biologiques et circuits électroniques ont déjà été réalisées et des programmes de recherche importants étudient la connexion entre ordinateurs et cerveau humain.

« Quand la jonction sera accomplie (l’incertitude ne porte que sur le temps nécessaire), ses résultats nous projetteront au-delà des limites que notre histoire évolutive nous a jusqu’à présent permis d’atteindre. C’est-à-dire que nous serons à proprement parler, au-delà de l’espèce, dans une dimension non plus « naturelle » mais entièrement « culturelle » de l’humain, capable d’ouvrir des perspectives qu’aujourd’hui nous avons peine à seulement entrevoir ». Nous quittons donc l’évolutionnisme darwinien et la sélection naturelle pour nous diriger vers la maîtrise de notre patrimoine génétique et la possibilité d’intervenir massivement sur lui. Par notre intelligence, nous acquérons la responsabilité pleine et entière de notre histoire et de notre destin. « Tel est le sens de notre présent : l’appréhension totale de la nature par la technique. »

4. Un nouvel humanisme

La voie est très étroite pour aller vers cette nouvelle humanité. Le principal problème est peut-être le décalage abyssal entre la rapidité de l’évolution scientifique et technique et l’extrême lenteur de l’évolution politique et sociale. Sur le terrain politique, l’humanité n’a pas quitté l’enfance. Certains pensent donc que « nous mettons une Ferrari entre les mains d’un enfant ». La politique est aujourd’hui en crise après la fin des idéologies qui ont pris naissance au 19ème siècle, mais elle n’est pas éternelle. «C’est une invention qui prend la place d’autres modes de cristallisation et d’administration du pouvoir ». Il sera donc nécessaire de découvrir progressivement le mode de régulation des sociétés humaines à même de remplacer le mode politique actuel.

« L’unique voie est celle d’une adaptation progressive à la nouvelle réalité — la fondation d’une anthropologie culturelle, politique et morale de l’homme technologique — qui nous rende capable de soutenir l’impact du changement.

Nous avons besoin d’un nouvel humanisme, constructeur d’une rationalité intégrée et globale à la mesure de nos responsabilités. »

 

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Aldo Schiavone a été critiqué pour un excès d’optimisme. La sinistrose ambiante préfère effectivement débattre de catastrophes naturelles, de changement climatique, d’épuisement des ressources, sur fond de conflits, de crises et de famines. Certes, ces risques existent, même s’ils s’intègrent dans le discours politique, par définition plein d’arrière-pensées liées à la conquête et à l’exercice du pouvoir. Et certes, le 21ème siècle devra gérer des crises difficiles. Mais d’une part, la synthèse de Schiavone porte sur le très long terme, pas spécifiquement sur les catastrophes potentielles du 21ème siècle, d’autre part, il ne fait aucun doute que l’homme s’est de plus en plus « culturalisé » au fil des millénaires. Pourquoi ne pas prolonger cette tendance à long terme ?

 

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