La peinture au 20e et 21e siècle

   Le Bulletin Officiel de l’Education Nationale rappelle que « le but de l’histoire des arts est d’acquérir une culture artistique commune. Les élèves découvrent de grandes œuvres qui relèvent de différents domaines artistiques, de différentes époques et de différentes civilisations. Ils comprennent qu’ils sont les héritiers de ces cultures dont ils observent les traces : ils en saisissent le sens et enrichissent ainsi leur sensibilité […]. L'enseignement se fonde sur les périodes étudiées en cours d'histoire et sur six grands domaines artistiques : arts de l'espace (architecture, arts des jardins), arts du langage (littérature), arts du quotidien (design, objets d’art), arts du son (musique instrumentale et vocale), arts du spectacle vivant (théâtre, danse, cirque, marionnettes), arts du visuel (arts plastiques, cinéma, photographie). »

    Nous allons aborder dans cet article l’étude de l’art pictural en classe de Troisième selon le programme d’Histoire ainsi défini par les instructions officielles : « Les élèves parcourent l’histoire du monde depuis 1914 : ils étudient les guerres mondiales, les régimes totalitaires et le cadre géopolitique mondial d'après 1945. Une attention particulière est portée à l’histoire politique de la France. »

    En Quatrième, les élèves se sont familiarisés avec la peinture du XVIIIe et du XIXe siècle. Mais il n’est pas interdit d’évoquer ici le « tournant du siècle » et les années de l’avant-guerre, cette rupture avec le « monde d’hier » dont parle Stefan Zweig (1881-1842) dans l’ouvrage éponyme, annoncée par la scission avec l’impressionnisme, ce mouvement qui domina le dernier tiers du XIXe siècle.

    En peinture, en littérature et dans l’art d’une manière générale, il est parfois difficile de cerner précisément les divers courants ou mouvements, tant les dates se chevauchent : l’art reflète le « Zeitgeist » dont parle Goethe, cet esprit du temps, qui s’accorde aux événements historiques et à l’évolution des mentalités. En effet, les influences se prolongent souvent et les innovations restent parfois longtemps méconnues. Certains peintres demeurent inclassables.

    Nous pouvons toutefois tenter une esquisse chronologique des symboles picturaux d’une époque particulièrement riche en tensions et soubresauts, drames et malheurs qui ont fait basculer les représentations, les sensibilités, voire la spiritualité.

 

1) L’art nouveau (1890-1914)

    Il s’inscrit dans une réaction à l’impressionnisme, cette dilution des formes au service des « impressions ». Ce besoin novateur de stylisation, de netteté et de dessin touche l’Europe entière. « Art Nouveau » en France, « Sécession » ou « Jugendstil » (« style jeune ») en Autriche et en Allemagne, dont la devise est : « A chaque époque son art, à l’art sa liberté. » Plus profondément, il s’agit de bouleverser l’ordre ancien où somnole encore l’Europe, le meilleur exemple en étant la monarchie impériale austro-hongroise.    

   Ce mouvement d’avant-garde réunit étroitement beaux-arts et arts appliqués, révolutionne l’architecture comme le mobilier et les arts décoratifs, rompant ainsi  avec l’académisme. Les artistes puisent leurs principales sources d’inspiration dans la féminité et le monde végétal dont ils donnent une représentation épurée et souvent symbolique, annonçant ainsi l’abstraction. On note un engouement pour les objets d’art comme les vitraux et les lampes de Tiffany (1848-1933), les vases d’Emile Gallé (1846-1904) et les bijoux de René Lalique (1860-1945).

   Alphonse Mucha (1860-1939) est un peintre tchèque particulièrement représentatif de l’Art nouveau. Il conçut de nombreuses affiches et de lithographies comme la série des saisons (1896) : Printemps, Eté, Automne, Hiver. Il est à l’honneur cette année (année scolaire 2012-2013) où le programme de Terminale L inscrit l’étude de Lorenzaccio (Musset), pour lequel Mucha effectua l’affiche de la première, avec Sarah Bernhardt : ce drame romantique, écrit en 1834, ne fut en effet représenté qu’en 1896.

    En Autriche, il faut citer notamment Gustav Klimt (1862-1918) et sa Frise Beethoven longue de trente-quatre mètres ou Le Baiser, ainsi qu’Egon Schiele (1890-1918) et son Autoportrait (1911).

 → Voir aussi L'Art nouveau

 

2) L’Expressionnisme

    Simultanément, l’expressionnisme s’empare de la peinture, et d’abord en Europe du Nord, particulièrement en Allemagne avec  la toile du norvégien Edvard Munch, Le Cri (1893) - il en existe quatre versions -, ainsi que dans l'évolution des travaux de Van Gogh (1853-1890) comme La Nuit étoilée (1889) et l’Autoportrait au chapeau de feutre (1887).

   Il est intéressant de noter que la naissance de la photographie modifie le rapport de la peinture à la réalité : réalité objective pour la première, réalité subjective et « expressionniste »  pour l’autre. L’artiste, perdant toute joie de vivre et sa confiance naïve d’autrefois, exprime son pessimisme, ses angoisses et l’intensité de ses émotions par une déformation du trait et une utilisation à la fois sombre et agressive de la couleur, s’affranchissant ainsi des normes et conventions académiques. Prescience d’une époque sombre, celle de la Grande Guerre, où le monde entre véritablement dans les ténèbres de l’esprit. 

   Outre Van Gogh et Munch, il faut citer Otto Dix (1891-1969) avec sa  Pragerstrasse (Rue de Prague, 1920) ou Schädel (Crâne, 1924), le Russe Wassily Kandinsky (1866-1944) qui, installé à Munich en 1914 (La Fugue, 1914), évoluera vers l’abstraction, et  Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938), à l’origine du groupe « Die Brücke » (Le Pont) dont on peut retenir Trois baigneuses (1913), Scène de rue à Berlin (1913), Autoportrait en malade (1918).

    La revue Cavalier Bleu (Der Blaue Reiter), manifeste de l’expressionnisme,  s’élabore autour de Kandinsky, grand maître en provocation : y voisinent dessins naïfs d’enfants ou de malades mentaux et œuvres de grands artistes. L’expressionnisme perdure entre les deux guerres, jusqu'à l'avènement du régime nazi qui le condamne en 1933 comme « art dégénéré ».  

 → Voir aussi L'expressionnisme

 

3) Dadaïsme et Surréalisme

    « Dada » ou dadaïsme, comme son nom l’indique, est un pied de nez joyeux à l’art officiel, une remise en cause de toutes les conventions et contraintes. Ce mouvement à la fois littéraire et artistique (1916-1925) utilise tous les outils et matériaux afin de proposer une nouvelle créativité : les peintres sont à la recherche de l’objet impossible ou improbable, porteur d’un sens neuf.

   Il sera suivi du surréalisme, où l’artiste scrute - et remet en question - les rapports existant entre l’image et la réalité, se mettant au service des valeurs de l’imaginaire, de l’inconscient (découvert depuis peu par Freud) et du rêve, ainsi que le préconise André Breton dans son Manifeste du surréalisme (1925) : il s’agit de « changer la vie » selon la théorie d’un « modèle intérieur » bien loin du réalisme, d’où l’appellation « surréalisme » : turbulence et désordre ne sont que la conséquence légitime du tragique effondrement de cette réalité heureuse et paisible de l’Europe d’avant-guerre. Face à un monde absurde, les artistes s’affirment d’une manière provocante, radicale et révolutionnaire.   

 Citons ici  :

 - Marcel Duchamp (1887-1968) : Nu descendant l’escalier (1912), Fontaine (1913), Air de Paris, Les moustaches de la Joconde LHOOQ (1919). Plus tard, il s’écarte de la peinture proprement dite en créant les « ready-mades », objets usuels promus ironiquement au rang  d’œuvres d’art.

- Fernand Léger (1881-1955) : Joconde aux clés (1930)

- Man Ray (1890-1976) : Fer à repasser

- Joan Miro (1893-1983) : Le Carnaval d’Arlequin (1924), Intérieur hollandais (1928)

- Max Ernst (1891-1976) : La Ville, Couple zoomorphe en gestation (1933)

- Salvador Dali (1904-1989) : Persistance de la mémoire (1931), Six images de Lénine sur un piano (1933). 

- Magritte (1898-1967) : Les Amants (1928), Ceci n’est pas une pipe.

- Chirico (1888-1978) : Les Muses inquiétantes (1916)

 

4) Fauvisme, Cubisme, Abstraction

♦ Les Fauves

 Les « fauves » veulent s’affranchir du rôle descriptif de la couleur, les utilisant avec audace dans le souci de les dissocier violemment de l’objet représenté.

- Le chef de file  en est Henri Matisse (1869-1954) : Fenêtre ouverte à Collioure (1905), Odalisque à culotte grise (1925).

- André Derain (1880-1954) : La Seine au Pecq (1904), Bateaux dans le port (1905), Le Séchage des voiles (1905), L’Estaque, route tournante (1906), Pont de Charing Cross à Londres (1906), Big Ben (1906)

- Maurice de Vlaminck (1876-1958) :  Paysage aux arbres rouges (1906).

→ Voir aussi Le fauvisme

 Le Cubisme

    Paul Cézanne (1839-1906) qui cherchait  dans ses derniers tableaux à saisir la structure du réel en accentuant les formes géométriques en est le précurseur. En 1906, il présente des scènes vues simultanément sous deux perspectives différentes.

    Le cubisme modifie en profondeur le concept de représentation artistique : il ne s’agit plus de transposer le réel en lui imprimant une symbolique ou en prenant des libertés avec les couleurs et les formes, mais de créer un langage pictural autonome qui peut s’inspirer de la réalité observée ou s’en détacher pour aller vers l’abstraction. L’œuvre est alors un assemblage de formes ou de volumes avec un dessin très apparent et des effets de perspective. L’élément intelligible est proscrit  de la peinture, ou plutôt les artistes ont recours à une autre perception du monde. 

   Ses principaux représentants en sont Georges Braque et Pablo Picasso (1881-1973). 

De ce dernier, il faut évoquer Les Demoiselles d'Avignon (1906) qui fait scandale, tant par le sujet jugé scabreux - des demoiselles de petite vertu - que par la manière innovante dont ces dames sont fragmentées, détaillées puis rassemblées. L'artiste montre l'objet d'une multitude de points de vue pour représenter le sujet dans un contexte plus large. Souvent, les surfaces se croisent au hasard, enlevant à l'ensemble son sens cohérent.

    Le contexte et l'objet pénètrent l’un dans l'autre pour créer un espace ambigu, une caractéristique distincte du cubisme de Georges Braque (1882-1963) : Maisons à l’Estaque (1908), Paysage (1908), Toits à Céret (1911), Violon et cruche.

    Marc Chagall (1887-1985) reste inclassable, influencé à la fois par le cubisme et le surréalisme : Moi et le village (1911), Le Violoniste (1912), La cuillère remplie de lait (1912), Adam et Eve (1912), Autoportrait (1914), Intérieur avec fleurs (1918), Promenade (1918).

    Il faut revenir ici sur l’Exposition universelle de Paris en 1937, insister sur l’épaisseur historique de la peinture et la mission de l’art. Picasso y expose son Guernica (guerre d’Espagne), l’Allemagne hitlérienne y édifie son pavillon avec l’aigle nazi face au pavillon soviétique de la Russie stalinienne avec l’ouvrier et la paysanne du Kolkhoze. Telle est la dialectique : l’œuvre d’art est-elle utilisée pour servir le pouvoir ou au contraire pour le dénoncer ? Le thème de l'artiste face à la guerre et à la mémoire historique et personnelle - témoignage ou propagande - prend ici toute sa place.

   L’art « peut nous consoler chacun en particulier, mais il ne peut rien contre la réalité » disait curieusement Romain Rolland face à l’absurdité des temps (cité par Stefan Zweig dans Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen), en contradiction avec sa conviction que la mission de l’art est d’unir les peuples, de protéger et de défendre ce qu’il y a d’universellement humain dans l’homme. Un questionnement toujours actuel face aux régimes totalitaires.

→ Voir aussi Le cubisme

♦ L’abstraction

    A force de décomposer le réel, il est inévitable que les peintres, se demandant s’il est bien nécessaire d’avoir un sujet, s’expriment uniquement par des espaces colorés et des lignes non représentatives. 

    Mentionnons Kandinsky qui peint dès 1914 son Improvisation n° 35 - les toiles numérotées perdant ainsi toute identité -, Delaunay (1885-1941) avec les séries des Tours Eiffel (1909-1910) et des Fenêtres (1912), Mondrian (1872-1944) avec Composition en 1913, New York City I en 1942, Broadway Boogie Woogie, en 1942-43, Pollock (1912-1956), chantre de l’ « action painting » ou peinture gestuelle avec   Black and White en 1948, Klein (1928-1962), spécialiste des monochromes, notamment du bleu - on parle du « bleu Klein ».

  

5) Depuis 1945

       Le monde et la société se transforment radicalement. Pablo Picasso continue son œuvre engagée avec Massacre en Corée (1951). Andy Warhol (1928-1987) invente le « pop art » - qui n’a de populaire que le nom -, multipliant une même image sur la base d’une photographie (Ten Lizes, 1963). La chute du mur de Berlin inspire une fresque à Birgit Kinder (Test the Best, 1990).

   Edward Hopper (1882-1967) est à l’origine de l’hyperréalisme américain (fin des années 1960) qui consiste en une interprétation photographique du visible. Hopper a dit un jour : « Quand je n'arrivais pas à peindre, j'allais au cinéma pendant une semaine ou plus ». On peut considérer que ses peintures sont comme des instants figés de cinéma ou un « arrêt sur image ». Il utilise les lumières artificielles de l’univers urbain, affirmant que la lumière est « son principal sujet », représentant néanmoins l’envers du décor de l’Amérique triomphante peuplée de personnages solitaires, en retrait et marginaux. Du 10 octobre 2012 au 28 janvier 2013, le Grand Palais organise une importante rétrospective qui lui est consacrée : http://www.grandpalais.fr/grandformat/expo-hopper/. 160 toiles y sont exposées, notamment, pour la première fois en France, son tableau sans doute le plus célèbre, Nighthawks, qui inspira de nombreux créateurs de films policiers. 

   Pierre Soulages (né en 1919) élabore depuis le début des années 80 des monochromes noirs comme L'outrenoir. Le Musée des beaux-arts de Lyon lui consacre une exposition du 12 octobre au 18 janvier prochain. « Ce que l’on voit,  ce n'est pas la peinture elle-même, c'est le reflet de la lumière sur les états de surface de la couleur noire », déclare-t-il dans un entretien à l’AFP. L’apparence de ses tableaux change en effet selon l'endroit où l'on se place. Il poursuit ainsi : « Mais on s'aperçoit qu'ils ne sont pas noirs ! A partir de là on doit changer le regard. » Et s’interroger en effet sur cette lumière provenant d’une couleur qui est la plus grande absence de lumière…  

    Qu’il soit parole, tableau ou musique, l’art est tout-puissant. Les peintres, comme tous les artistes, utilisent désormais ce moyen d’expression pour réagir face au monde actuel avec leur conscience, éprouvant un sentiment de responsabilité, conscients de vivre une époque historique et dans l’obligation de rendre des comptes à la postérité.

Tina MALET

 

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