L’art abstrait avant 1945

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ENVIRON 1910-1945

 

Vassily Kandinsky. Jaune-rouge-bleu (1925)Vassily Kandinsky. Jaune-rouge-bleu (1925)

Huile sur toile, 127 × 200 cm, Musée National d'Art Moderne, Centre Georges Pompidou, Paris

 

 1. Qu'est-ce que l'art abstrait ?

Jusqu'au 19e siècle, la peinture cherchait à provoquer l'émotion par la représentation de la réalité observable (portrait, paysages, scènes de genre) ou imaginée (scènes religieuses et mythologiques). Au début du 20e siècle, certains courants picturaux conduiront progressivement à se passer d'une représentation jugée fidèle du réel pour tenter des expériences graphiques diverses (fauvisme, cubisme). Mais ces expériences restaient figuratives. Rapidement, il apparaît qu'il est tout à fait possible de provoquer des émotions visuelles sans aucune figuration : des assemblages de formes et de couleurs exprimant la sensibilité de l'artiste peuvent avoir tout autant de force qu'une tentative de représentation de ce que peut percevoir l'œil humain. L'art abstrait est donc un exercice d'imagination visuelle pure, coupé de toute représentation de la nature.

 

2. L'évolution vers l'art abstrait

L'art abstrait ou non figuratif ne surgit pas du néant au début du 20e siècle. Depuis plusieurs décennies déjà, des artistes de différents courants avaient été tentés par l'abandon de la figuration pure. L'Art Nouveau, à la fin du 19e siècle, utilisait abondamment stries et arabesques à des fins ornementales certes, mais toute peinture a une dimension ornementale. Ensuite, le synthétisme et le fauvisme s'affranchissent du rôle descriptif de la couleur au profit d'une représentation du réel en fonction de la sensibilité de l'artiste : formes et couleurs se libèrent un peu de la contrainte figurative. Le cubisme cherche à expliciter graphiquement la structure du réel, parfois même en représentant conjointement plusieurs aspects du même objet. Le futurisme s'inspire du cubisme en prenant plus de distance avec la figuration et certains artistes comme Robert Delaunay (1885-1941), Mikhaïl Larionov (1881-1964) et sa femme Natalia Gontcharova (1881-1962) frôleront l'abstraction dès le début des années 1910.
L'évolution vers l'abstraction correspond donc à un climat général des arts graphiques au début du 20e siècle. Beaucoup d'artistes cherchent à dépasser les expériences figuratives précitées et s'orientent assez naturellement vers la non figuration. L'exemple le plus significatif est sans doute celui de Claude Monet (1840-1826) qui reste impressionniste jusqu'à la fin de sa vie, mais qui fera évoluer le style jusqu'à la quasi-abstraction tout en conservant pour ses œuvres une appellation figurative. Voici l'un des derniers tableaux de Monet : peinture figurative ou non figurative ?

 

Claude Monnet. La maison de l'artiste vue de la roseraie (1922-24)Claude Monnet. La maison de l'artiste vue de la roseraie (1922-24)

Huile sur toile, 92 × 89 cm, Musée Marmottan, Paris

 

3. Les premières peintures non figuratives revendiquées comme telles

Le tchèque František Kupka (1871-1957) et le russe Vassily Kandinsky (1866-1944) ont peint les premiers tableaux abstraits en 1910. On considère en général que la première œuvre abstraite est L'aquarelle abstraite de Vassily Kandinsky. Mais il y a controverse à ce sujet car certains historiens pensent que Kandinsky a antidaté ce tableau qui n'aurait vu le jour qu'en 1913. Ces enfantillages importent peu. Nous l'avons dit, la paternité de l'art abstrait ne peut être revendiquée par personne. Elle résulte d'une évolution d'ensemble de l'art à partir de la fin du 19e siècle.

 

 Vassily Kandinsky. L'aquarelle abstraite (1910)Vassily Kandinsky. L'aquarelle abstraite (1910)

Aquarelle et encre sur papier, 49,6 × 64,8 cm, Musée National d'Art Moderne, Centre Georges Pompidou, Paris

 

František Kupka. Nocturne (1910)František Kupka. Nocturne (1910)

Huile sur toile, 66 × 66 cm, collection particulière

František Kupka. Disques de Newton, étude pour fugue en deux couleurs (1912)

František Kupka. Disques de Newton, étude pour fugue en deux couleurs (1912)

Huile sur toile, 100,3 × 73,7 cm, Philadelphia Museum of Art, Philadelphia

 

4. Les principales tendances de l'art abstrait

Deux grandes tendances coexistent : l'abstraction géométrique et l'abstraction lyrique.

♦ L'abstraction géométrique

Elle consiste à associer des formes géométriques colorées en fonction de contraintes prédéterminées. L'exemple le plus extrême est sans doute le groupe néerlandais De Stijl qui, à sa création en 1917, n'admet que la ligne droite et l'angle droit et exclusivement des verticales et des horizontales (la ligne oblique est proscrite).

Cette forme de peinture abstraite repose donc sur une sorte de doctrine imposant des règles plus ou moins strictes de construction de l'œuvre d'art. Evidemment, par essence, tout artiste est libre de créer comme bon lui semble. Mais pour appartenir au courant, au groupe considéré, il faut respecter les contraintes formelles imposées. Des querelles dignes de Clochemerle peuvent alors surgir si un artiste ne respecte pas le corpus de règles préétablies. C'est ce qui aura lieu dans le groupe De Stijl lorsque Theo van Doesburg osera utiliser des diagonales. Voir notre page De Stijl.

 

Piet Mondrian. Composition A (1923)Piet Mondrian. Composition A (1923)

Huile sur toile, Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea, Rome

 

L'abstraction géométrique débouche parfois sur une austérité formelle extrême qui peut être illustrée par le suprématisme. Ce courant se développe en Russie sous l'impulsion de Kasimir Malevitch (1878-1935) dans la décennie 1910. Ce dernier définit ainsi le suprématisme : « la suprématie du sentiment ou de la perception pure dans les arts graphiques. » Au delà de telles généralités, les œuvres suprématistes se caractérisent par un extrême dépouillement. Il s'agit d'assembler des formes géométriques simples (cercles, carrés rectangles, triangles, etc.) sur un fond de couleur claire. Malevitch ira jusqu'au bout de sa logique en proposant un Carré noir sur fond blanc. Parmi les suprématistes, on peut citer également : El Lissitzky (1890-1941), Olga Rozanova (1886-1918).

 

Kasimir Malevich. Carré noir sur fond blanc (1913)Kasimir Malevich. Carré noir sur fond blanc (1913)

Huile sur toile, 79,5 cm × 79,5 cm, Musée d'Etat russe, Saint-Pétersbourg 

 

Kasimir Malevich. Composition suprématiste (1915)

Kasimir Malevich. Composition suprématiste (1915)

Huile sur toile, 70 × 47 cm, Fine Arts Museum, Tula

Kasimir Malevich. Autoportrait en deux dimensions (1915)

Kasimir Malevich. Autoportrait en deux dimensions (1915)

Huile sur toile, 80 × 62 cm, Stedelijk Museum, Amsterdam

El Lissitzky. Battez les blancs avec le triangle rouge (1919)

El Lissitzky. Battez les blancs avec le triangle rouge (1919)

Lithographie, 49,5 cm × 69 cm, Bibliothèque Lénine, Moscou

Ce tableau, créé pendant la guerre civile (1918-1921) consécutive à la révolution russe de 1917 a une signification politique. La guerre opposait les bolcheviques (les rouges) à l'armée tsariste (les blancs)

Olga Rozanova. Composition non objective (1916)

Olga Rozanova. Composition non objective (1916)

 

Le constructivisme est un mouvement sculptural, pictural et architectural initié à Moscou par le sculpteur et peintre Vladimir Tatline (1885-1953) dans la décennie 1910. Pour les constructivistes, la peinture n'est qu'un travail préparatoire à une réalisation dans l'espace au moyen de matériaux divers. Le constructivisme, approuvé par le parti communiste soviétique de l'époque, est très lié à la propagande politique. Les artistes étaient réputés être proches du prolétariat puisqu'ils utilisaient les mêmes matériaux que les ouvriers pour réaliser leurs « constructions ». Cependant, le mouvement sera fécond dans le domaine de la sculpture. Voici une photographie de ce que réalisait Tatline en 1914, donc avant la révolution russe :

 

 Vladimir Tatline. Contre-relief de coin (1914)Vladimir Tatline. Contre-relief de coin (1914)

 

Le constructivisme eut une influence notable, en particulier en Allemagne. L'allemand Joseph Albers (1888-1976) est considéré comme l'un des initiateurs de l'Op Art, ou art optique, qui se développera dans la seconde moitié du 20e siècle. Il joua un rôle important au Bauhaus (1) où il enseigna de 1923 à 1933. Il s'installe aux Etats-Unis en 1933 lorsque les nazis prennent le pouvoir

Joseph Albers. Parc (1924)Joseph Albers. Parc (1924)

Verre, bois, métal, 49,5 × 38 cm

Joseph Albers. Impossibles (1931)

Joseph Albers. Impossibles (1931)

Verre, 45 × 37,7 × 2,1 cm, Guggenheim Museum, New York

 

L'orphisme. C'est le poète Guillaume Apollinaire qui appela orphisme (courant religieux grec de l'antiquité dont l'appellation provient d'Orphée) les recherches picturales de Robert Delaunay et de son épouse Sonia. L'orphisme est d'abord une tendance du cubisme puis évolue vers l'abstraction. Il s'agit de créer des effets de mouvement et de lumière en associant des formes géométriques et des couleurs vives et contrastantes, mais sans respecter des règles préétablies comme chez Mondrian.

 

Robert Delaunay. Disques colorés (1913)

Robert Delaunay. Disques colorés (1913)

Huile sur toile, 89 × 75,2 cm, Collection particulière

 

 

Robert Delaunay. Hélice (1923)

Robert Delaunay. Hélice (1923)

Gouache sur toile, 57,3 × 46 cm, Collection particulière

 

 

♦ L'abstraction lyrique

Elle consiste à exprimer par l'image les émotions, les sentiments, la personnalité de l'artiste sans se soucier d'un modèle théorique ou de règles formelles précises. Elle est donc synonyme de liberté de création totale pour l'artiste avec les avantages et les risques que cela comporte.
Vassily Kandinsky est le principal représentant de ce courant avant la seconde guerre mondiale. Il est une des grandes personnalités de la peinture du 20e siècle et l'un des fondateurs de l'art abstrait. Son parcours est atypique puisqu'il fait des études de droit et d'économie et ne commence à apprendre à peindre qu'à l'âge de trente ans. Né à Moscou et de nationalité russe, il s'installe en Allemagne en 1908 et joue un rôle important dans le courant expressionniste. Kandinsky est également un théoricien de l'art qui nous a laissé plusieurs ouvrages. Il sera un temps professeur au Bauhaus (1). Comme beaucoup d'artistes, il est contraint de quitter l'Allemagne après la prise du pouvoir par les nazis en 1933. Il s'installe alors à Paris. Peu connu de son vivant en dehors du milieu de l'art, il deviendra une référence de l'art abstrait après sa mort. Le Centre Georges Pompidou à Paris possède la plus importante collection d'œuvres de Kandinsky.
Il faudra attendre la seconde moitié du 20e siècle pour que des courants artistiques importants s'intéressent à l'abstraction lyrique.

 

Vassily Kandinsky. Composition N° 8 (1923)

Vassily Kandinsky. Composition N° 8 (1923)

Huile sur toile, 140 × 201 cm, Guggenheim Museum, New York

Vassily Kandinsky. Capricieux (1930)

Vassily Kandinsky. Capricieux (1930)

Huile sur carton, 40,5 × 56 cm, Museum Boijmans van Beuningen, Rotterdam

Vassily Kandinsky. Ligne blanche (1936)

Vassily Kandinsky. Ligne blanche (1936)

Gouache, tempera, 49,9 × 38,7 cm, Musée National d'Art Moderne, Centre Georges Pompidou, Paris

Vassily Kandinsky. Ensemble coloré (1938)

Vassily Kandinsky. Ensemble coloré (1938)

Huile sur toile, 116 × 89 cm, Musée National d'Art Moderne, Centre Georges Pompidou, Paris

 

 

5. Abstraction et décoration (2)

L'art abstrait n'est-il en définitive que de la décoration, une autre manière d'ornementer, plus moderne, sans utiliser les feuilles d'acanthe dont les grecs et les romains parsemaient leurs chapiteaux ? Kandinsky répondait nettement à cette question en qualifiant l'ornement de « simple forme extérieure, qui n'exprimait rien intérieurement ». Tous les artistes du début du 20e siècle pratiquant l'art non figuratif ont craint que l'on confonde leur travail avec de la simple décoration et ont toujours plaidé en faveur d'une signification plus profonde de l'art abstrait, l'ornement n'étant qu'une « forme extérieure ». On comprend aisément que si la décoration vise à agrémenter, à rompre une certaine austérité, l'art non figuratif a pour ambition d'exprimer. Mais cela ne signifie pas qu'il n'ait rien de commun avec la décoration. Il semble bien, au contraire, qu'il existe un continuum historique allant de la décoration à l'art abstrait.
L'arabesque en offre un exemple significatif. Utilisée comme motif décoratif dans l'art islamique, elle ne peut être réduite à cette fonction ornementale mais constitue aussi « une expression typique de la façon dont l'islam ressent le monde ». L'arabesque sera reprise en Europe par certains romantiques allemands comme Philipp Otto Runge (1777-1810) puis par le fondateur de l'Art Nouveau, le belge Henri Van de Velde (1863-1957). Elle devient alors dans l'art occidental un véritable « langage formel détaché du figuratif » comme le montre le célèbre tableau de Henri Matisse (1896-195), La Danse (1910).

Mais inversement, il est possible d'utiliser l'arabesque, ligne abstraite, comme élément figuratif. Cette tendance est présente dans l'art abstrait de la fin du 20e siècle. Voici un exemple emprunté à l'expressionnisme abstrait : Frank Stella. Le boucher est venu et a abattu le bœuf (1984). Ainsi, « l'aspect le plus frappant de l'abstraction revivifiée depuis les années 1980 est son penchant pour l'ornement ».

Comme chacun peut le ressentir sans toujours être capable de l'expliquer, les relations entre décoration et abstraction sont complexes. La peinture abstraite utilise des techniques décoratives anciennes pouvant avoir un contenu signifiant. Mais inversement, la peinture abstraite, si elle ne peut se réduire à cela, comporte une fonction ornementale.

 

6. Conclusion

L'art abstrait ou non figuratif constitue un apport majeur de l'évolution artistique du 20e siècle. Il autorise bien entendu toutes les fantaisies et même celle qui consiste à s'imposer des contraintes formelles totalement gratuites. La contrainte peut d'ailleurs produire des chefs-d'œuvre et rien n'est à exclure a priori. Les générations futures feront le tri entre les expérimentations sans lendemain et les innovations porteuses d'avenir. Mais nous savons d'ores et déjà que notre perception visuelle a changé sous l'impulsion de quelques grands artistes qui ont osé dépasser les modèles conventionnels. Il s'agit bien souvent de substituer des conventions nouvelles aux anciennes. Mais ainsi se construit le devenir des hommes, qu'il s'agisse d'art ou de science. Pour ce qui concerne l'art, il n'y a pas de progrès, seulement des possibilités nouvelles. L'art figuratif conserve donc toute sa place et touche même un public plus large que l'art abstrait. Mais nul doute qu'il est possible d'émouvoir tout autant par l'abstraction que par la figuration.

L'émergence de l'art abstrait est en adéquation avec le mouvement profond de l'Histoire. Les hommes des siècles passés étaient proches de la terre et des objets matériels. Ils les représentaient. Notre époque est celle du concept, de l'abstraction mathématique et scientifique, de la dématérialisation de l'information. Par leur sensibilité, les artistes du début du 20e siècle ont anticipé ces évolutions fondamentales qui structurent désormais notre monde. Ils ont ainsi construit un art de notre temps, qui exprime l'essentiel sans représenter l'accessoire.

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(1) Le Bauhaus et une école d'art et d'architecture très novatrice par le contenu de l'enseignement et la pédagogie. Créée à Weimar en Allemagne en 1919, elle fut fermée par les nazis en 1933. Son influence, dans le domaine de l'architecture en particulier, a été considérable.

(2) Ce paragraphe est basé sur les idées développées par l'historien d'art Markus Brüderlin dans son article : L'art abstrait du XXe siècle, autour de l'arabesque (Perspective, la revue de l'INHA, 1/2010). Toutes les citations sont extraites de l'article.

 

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