Jean-Baptiste Perronneau. Portrait de Jacques Cazotte (1760-65)

 
 

Jean-Baptiste Perronneau (1715-1783) ne fut pas le portraitiste de la cour et de la haute aristocratie mais celui de la bourgeoisie et de la noblesse de robe. A son époque, son prestige n’égalait donc pas celui de Maurice Quentin de la Tour ou Élisabeth Vigée Le Brun. Mais il possédait le même talent qu’eux pour saisir la psychologie de ses modèles. Il laisse ainsi une galerie représentative d’un milieu social.

 

 

Jean-Baptiste Perronneau. Portrait de Jacques Cazotte (1760-65)

Jean-Baptiste Perronneau. Portrait de Jacques Cazotte (1760-65)

Huile sur toile, 92 × 73 cm, National Gallery, Londres.

Image HD sur National Gallery

 

 

Vie et mort de Jacques Cazotte (1719-1792)

Jacques Cazotte est surtout connu pour être l’auteur d’un conte fantastique, Le diable amoureux (1772). Un jeune officier, Alvare, raconte ses aventures amoureuses avec Biondetta, sous les traits de laquelle se cache le diable. Biondetta représente la tentation à laquelle Alvare essaie de résister. Le mal est ainsi associé aux provocations de la belle Biondetta, le bien étant l’union légitime par le mariage religieux. La dernière phrase du conte est sans ambiguïté : « Croyez-moi, formez des liens légitimes avec une personne du sexe ; que votre respectable mère préside à votre choix : et dût celle que vous tiendrez de sa main avoir des grâces et des talents célestes, vous ne serez jamais tenté de la prendre pour le Diable. »

Le caractère archaïque de cette morale, totalement en opposition avec l’esprit des Lumières qui prône l’examen de toute chose à l’aune de la raison, reflète l’hostilité de Cazotte à la dominante philosophique de son époque. Le péché originel lui paraît préférable à la rationalité.

Jacques Cazotte est fils d’un notaire de Dijon, fait ses études chez les jésuites et commence à publier en 1741. Avec Le diable amoureux, il est considéré comme l’un des pionniers de la littérature fantastique française. La fin de sa vie est en harmonie avec sa vision du monde. Son exaltation religieuse se développe, il prend ouvertement position contre la Révolution qu’il assimile à une entreprise satanique. Il est guillotiné le 25 septembre 1792 et prononce les derniers mots suivants : « Je meurs comme j'ai vécu, fidèle à mon Dieu et à mon Roi ».

 

Analyse du portrait

Le peintre est exactement contemporain de son modèle. Appartenant lui-même au milieu artistique, il connaît bien ses aspirations et ses travers. Au 18e siècle, le portrait de Cazotte devait certainement paraître valorisant pour le modèle. Il donne en effet une image aristocratique d’un écrivain royaliste et croyant, qui regardait la quintessence de la pensée de son époque avec horreur. Cazotte est donc un conservateur d’un point de vue moral et politique. En lui attribuant une suffisance sereine, trait principal de l’expression du visage, Perronneau avait sans doute percé l’essentiel de la psychologie du personnage.

Pour parvenir à exprimer ce trait de caractère, le peintre choisit une position atypique du modèle. Cazotte ne regarde pas l’observateur du tableau, comme de coutume, mais porte son regard vers la droite, comme s’il était en conversation avec une autre personne. Cette pose permet de faire apparaître le port de tête altier, la moue dédaigneuse et l’expression de dérision un peu amusée qui émane de l’ensemble bouche-menton-regard.

 

 

Jean-Baptiste Perronneau. Jacques Cazotte, détail

Jean-Baptiste Perronneau. Jacques Cazotte, détail

 

 

Le vêtement rose, le chapeau triangulaire noir tenu sous le bras, le jabot et les manchettes de dentelle accentuent l’allure aristocratique que veut se donner l’écrivain. Le fond uniforme est présent sur presque tous les portraits de Perronneau. Il permet de se concentrer exclusivement sur le portrait, mais aussi de gagner du temps dans sa réalisation. Perronneau, peintre exceptionnellement doué, travaillait vite mais irrégulièrement, s’attirant ainsi les récriminations de ses modèles qui attendaient que l’œuvre soit terminée.

 

 

Jean-Baptiste Perronneau. Jacques Cazotte, détail

Jean-Baptiste Perronneau. Jacques Cazotte, détail

 

 

La perception que nous avons de ce portrait est probablement fort différente de celle que pouvaient en avoir les contemporains. En cherchant à paraître ce qu’il n’est pas, un aristocrate, Cazotte ne nous est pas vraiment sympathique. Mais il s’agissait pour lui de s’afficher en homme d’esprit, imitant ainsi un travers bien connu de la haute aristocratie de l’époque.

Le portrait a été peint une trentaine d’années avant l’exécution en place publique de Jacques Cazotte. Rien ne permet dans la physionomie du personnage de prévoir son destin tragique. Il a une quarantaine d’années, vient de quitter l’administration de la marine avec le titre de commissaire général et connaît une certaine célébrité littéraire. Son air satisfait provient-il de sa réussite sociale ? Il partage en tout cas l’aveuglement de l’aristocratie de la fin de la royauté qui n’avait rien compris aux évolutions philosophiques, politiques et économiques du monde dans lequel elle vivait. Comme elle, Cazotte semble danser sur un volcan.

 

Portraits d’écrivains de l’époque

La singularité du portrait de Jacques Cazotte par Jean-Baptiste Perronneau ressortira en examinant quelques portraits de grands écrivains des 17e et 18e siècles. Nulle nuance dépréciative n’apparaît. C’est l’intelligence, la perspicacité, mises en évidence par le regard, que le peintre cherche à transmettre.

Hyacinthe Rigaud. Jacques-Bénigne Bossuet (1698)

Hyacinthe Rigaud. Jacques-Bénigne Bossuet (1698). Huile sur toile, 72 × 59 cm, Galerie des Offices, Florence.  Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) : ecclésiastique, prédicateur et écrivain français.

Portrait de Voltaire, détail (1735-36)

Maurice Quentin de la Tour. Portrait de Voltaire (1735). Pastel sur papier, 60 × 50 cm, Château de Ferney, Ferney-Voltaire. François-Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778), écrivain et philosophe, est une figure emblématique de la France des Lumières. Son combat pour la tolérance et la liberté de pensée lui donne une place prépondérante dans la mémoire collective française.

Quentin de la Tour. Jean-Jacques Rousseau, 1753

Maurice Quentin de la Tour. Jean-Jacques Rousseau (1753). Pastel sur papier, 47 × 38 cm, Musée d'Art et d'Histoire, Genève. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) est un écrivain et philosophe épris d’indépendance et de liberté. Il est célèbre pour sa philosophie politique selon laquelle l’homme est bon à l’état de nature mais a été perverti par la société.

Nattier. Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1755)

Jean-Marc Nattier. Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (1755). Huile sur toile, 82,3 × 64,5 cm, collection particulière, Londres. Beaumarchais (1732-1799) est un écrivain français surtout connu pour ses pièces de théâtre (Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro). Il fut aussi un homme d'affaires très aventureux.

Greuze. Nicolas de Condorcet (3e quart 18e siècle).

Jean-Baptiste Greuze. Nicolas de Condorcet (3e quart 18e siècle). Huile sur toile, 72 × 60 cm, musée du Château, Versailles. Le marquis de Condorcet (1743-1794) est un philosophe, mathématicien et politologue français.

 

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