Frédéric Bazille. Réunion de famille (1867)

 

La carrière artistique de Frédéric Bazille (1841-1870) n’a duré que douze ans. Il est tué par une balle au cours de la guerre franco-prussienne de 1870. Sa famille appartient à la grande bourgeoisie protestante de la région de Montpellier et n’adhère qu’avec réticence à son ambition artistique. Contre l’avis de son père, il abandonne ses études de médecine pour se consacrer à la peinture. Sa disparition prématurée ne lui a pas permis d’affiner un style personnel mais il se rattache au courant impressionniste par sa volonté de capter en plein air les effets de lumière sur les paysages et les personnages.

 

 

Frédéric Bazille. Réunion de famille (1867)

Frédéric Bazille. Réunion de famille (1867)

Huile sur toile, 152 × 230 cm, Musée d’Orsay, Paris.

 

 

Contexte historique

Charles Gleyre (1806-1874), professeur à l’École de Beaux-arts de Paris, animait également une Académie, c’est-à-dire un atelier, où de jeunes artistes venaient se perfectionner. Au début de la décennie 1860, Frédéric Bazille fréquente cet atelier. Il y rencontre des jeunes gens de son âge qui deviendront les grands maîtres de l’impressionnisme : Pierre-Auguste Renoir, Alfred Sisley et Claude Monet.

Il sympathise avec Claude Monet et les deux artistes louent ensemble un atelier rue Furstenberg à Paris en 1864-66. Bazille sert de modèle à Monet pour un immense tableau (4,65 × 6 mètres) qui ne sera jamais terminé, Le déjeuner sur l’herbe. En 1867, Monet propose au Salon officiel Femmes au jardin, œuvre très novatrice, qui sera refusée. Monet se trouvant en difficulté financière, Bazille achète le tableau pour 2 500 francs, somme importante si on se réfère aux salaires annuels de l’époque (500 francs pour un domestique, 800 francs pour un instituteur débutant, 4 300 francs pour un lieutenant-colonel).

Bazille n’a pas l’audace de Monet. Son tableau Réunion de famille est accepté au Salon de 1868, mais cette année-là la toile de Monet Les navires sortant des jetées du Havre, aujourd’hui disparue, est également admise. Aucune des deux œuvres n’obtient de récompense. Figurer au Salon revenait à cette époque à être reconnu par l’art officiel. Bazille s’étonne de cette reconnaissance et écrit à propos de l’acceptation par le jury : « Je ne sais comment, il est probable qu’on se sera trompé. »

Il faut noter que le thème de la terrasse familiale a été traité par Monet et Bazille au cours du même été 1867. Le tableau de Monet, La terrasse à Sainte-Adresse, est conservé au Metropolitan Museum of Art de New York.

 

Analyse de l’œuvre

Un portrait de famille

Ce portrait de groupe, commencé au cours de l’été 1867, représente la famille du peintre sur la terrasse de la résidence familiale de Méric, près de Montpellier. Six femmes et cinq hommes posent. Presque tous regardent vers le spectateur. Bazille a donc résolument choisi le portrait et n’a pas voulu saisir un instant de vie familiale avec sa spontanéité.

En parcourant le tableau de gauche à droite, les personnages suivants apparaissent :

  • Frédéric Bazille lui-même, debout et très en retrait ;
  • son oncle Gabriel des Hours-Farel, debout ;
  • sa mère, née Camille Vialars, assise sur le banc ;
  • son père Gaston Bazille, assis sur le banc ;
  • Émile Teulon-Valio, debout à côté du tronc d’arbre ;
  • Son épouse qui lui donne le bras, Pauline des Hours-Farel, cousine de Frédéric Bazille ;
  • Adrienne des Hours-Farel, née Vialars, épouse de Gabriel et sœur de Camille Vialars, assise à la table ronde, portant un chapeau ;
  • Thérèse des Hours-Farel, fille d’Adrienne et cousine de Frédéric Bazille, assise à la table ronde ;
  • Marc Bazille, frère de Frédéric, le long du muret ;
  • Suzanne Tissié, épouse de Marc Bazille ;
  • Camille des Hours-Farel, autre cousine de Frédéric Bazille, assise sur le muret.

 

La famille des Hours-Farel, souvent citée, appartient à la noblesse protestante du Languedoc. Gabriel des Hours-Farel (1822-1872) avait épousé Adrienne Vialars (1827-1899) et Gaston Bazille (1819-1894), père du peintre, avait épousé la sœur d’Adrienne, Camille (1821-1928). La mère de Frédéric Bazille a vécu 107 ans.

 

Un portrait novateur de la bourgeoisie

Voici une famille bourgeoise dans son lieu de villégiature. La hiérarchie apparaît clairement. Le père, Gaston Bazille, assis les jambes croisées, ne regarde pas vers le spectateur contrairement à tous les autres personnages. Il s’autorise une pose décontractée et l’autorité apparaît sur son visage. Dans cette résidence de Méric, il est le chef de famille et son fils l’a présenté ainsi sans la moindre ambiguïté.

 

 

Frédéric Bazille. Réunion de famille, détail

Frédéric Bazille. Réunion de famille, détail

 

 

Les autres hommes, tous avec gilet et redingote, paraissent conventionnels et même engoncés dans une tenue mal adaptée au climat. Fort heureusement, les femmes apportent les couleurs claires et les accessoires vestimentaires (châle, ceinture, chapeau) mettant une note de fantaisie. La jeune femme assise sur le muret adopte même une posture un peu relâchée qui contraste avec la rigueur des autres. Conformisme vestimentaire, tenue stricte, sérieux, autorité patriarcale, sont les principales caractéristiques psychosociologiques de ce groupe familial. Pas un sourire, pas une note de gaieté n’apparaissent. L’artiste a voulu mettre en évidence la rigidité des personnages et la distance qui semble les séparer.

 

 

Frédéric Bazille. Réunion de famille, détail

Frédéric Bazille. Réunion de famille, détail

 

 

Contrairement à Claude Monet, qui s’intéresse surtout au paysage maritime et très peu à sa famille dans Terrasse à Sainte-Adresse (1867), Frédéric Bazille veut nous présenter sa famille dans son environnement habituel. Le paysage constitue un cadre chez Bazille alors qu’il est le sujet chez Monet. Bazille admire Monet, sa puissance créative et sa farouche volonté novatrice. Mais il reste plus sage en laissant penser qu’il réalise un simple portrait de famille.

Pourtant, en plaçant les figures sur la terrasse de la propriété de Méric, qui s’ouvre sur une vaste perspective campagnarde, le peintre choisit délibérément les contrastes audacieux entre le vert, le bleu et le blanc. Le ciel et les robes tranchent fortement avec le feuillage, illuminant l’ensemble de la toile. Monet fait le même choix dans Terrasse à Sainte-Adresse en opposant le ciel et la mer aux massifs arbustifs.

Placer sa famille en plein air, avec la luminosité propre au pourtour méditerranéen, permet à Bazille d’accorder une importance majeure aux effets d’ombre et de lumière. Le grand arbre sous lequel la famille est installée laisse passer des rayons de soleil qui doivent apparaître sur le sol et les vêtements. Cet exercice sur la lumière est l’une des préoccupations majeures des débuts de l’impressionnisme. Bazille s’est sans doute inspiré de la célèbre toile de Monet Femmes au jardin (1866) pour son approche de la lumière. Les robes blanches permettant d’éclairer la composition constituent l’aspect le plus évident de l’influence de Monet.

Ce portrait de groupe apparaît ainsi formellement très novateur par l’envahissement de la lumière, si on le compare aux portraits académiques de la même époque, se concentrant sur l’étude de personnages placés devant un arrière-plan sombre. Émile Zola avait apprécié le tableau de Bazille au Salon de 1868 et écrivait dans L’évènement illustré du 24 mai 1868 : « Un tableau de Frédéric Bazille : Portait de famille, qui témoigne d’un vif amour de la vérité. […] On voit que l’artiste aime son temps, comme Claude Monet, et qu’il pense qu’on peut être un artiste en peignant une redingote. »

 

Les hésitations de l’artiste

Pour pouvoir exposer au Salon officiel, il fallait modérer ses audaces. Aussi Bazille a-t-il beaucoup retouché sa toile après l’été 1867 pour qu’elle soit prête pour le Salon 1868. Malgré son acceptation, il n’en est pas vraiment satisfait et remplace, après le Salon, un petit chien par la nature morte figurant sur le sol. Ces hésitations témoignent de la difficulté de s’imposer à cette époque. Un jeune artiste doué devait accepter des compromis esthétiques. Il devenait possible de s’éloigner de l’académisme, mais en tenant compte des limites fixées par les membres du jury, peintres réputés et souvent conservateurs.

 

 

Quelques portraits de famille de la même époque

Le portrait de famille est en vogue au 19e siècle, mais il s’agit surtout de portraits académiques visant à statufier une famille pour l’éternité. L’académisme subsiste jusqu’au 20e siècle car la clientèle existe, comme le montre le portrait de la famille Meyer par John Singer Sargent. Le portrait édifiant a également ses adeptes. Le peintre lorrain Émile Friant présente ainsi une famille bourgeoise le jour de la Toussaint. La tendance impressionniste, ici représentée par Degas, Caillebotte et Renoir, reste proche d’un certain réalisme pictural avec quelques digressions formelles.

Edgar Degas. La famille Bellelli (1858-67)

Edgar Degas. La famille Bellelli (1858-67). Huile sur toile, 200 × 250 cm, musée d’Orsay, Paris. « Entre 22 et 26 ans, Edgar Degas achève sa formation en Italie, où réside une partie de sa famille. Il représente ici sa tante paternelle, Laure, avec son époux, le baron Bellelli (1812-1864) et ses deux filles, Giula et Giovanna […] La mère est impressionnante de dignité et affirme une autorité un peu sévère, qui tranche avec l'effacement relatif du père. Ce tableau de famille évoque ceux des maîtres flamands, de van Dyck en particulier. Chef d'œuvre des années de jeunesse de Degas, ce portrait évoque les tensions familiales qui murent chacun des personnages dans leur solitude. » (Commentaire musée d’Orsay)

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Gustave Caillebotte. Portraits à la campagne (1876)

Gustave Caillebotte. Portraits à la campagne (1876). Huile sur toile, 95 × 111 cm, musée Baron Gérard, Bayeux. Dans le parc de la propriété familiale de Yerres, Caillebotte saisit un groupe de femmes par un bel après-midi ensoleillé. Il s’agit de sa cousine Marie au premier plan, de sa tante et d’une amie cousant et de sa mère lisant. Caillebotte aime les points de vue atypiques, aussi choisit-il une vue légèrement plongeante lui permettant de placer tout en haut de la toile une allée ensoleillée. Il obtient ainsi un effet de perspective marqué, accentué par l’ombre du premier plan contrastant avec la lumière de l’arrière-plan. A la troisième exposition impressionniste de 1877, où il présente ce tableau, ce choix de composition lui sera reproché. »

Auguste Renoir. Madame Charpentier et ses enfants (1878)

Auguste Renoir. Madame Charpentier et ses enfants (1878). Huile sur toile, 154 × 190 cm, Metropolitan Museum of Art, New York. Madame Charpentier est la femme de Georges Charpentier, un éditeur important de l’époque. Elle pose aux côtés de son fils Paul (trois ans), assis à côté d’elle, et de sa fille Georgette. Les deux enfants ont été habillés de façon identique, en fille, comme il était habituel à l’époque pour les très jeunes garçons de la bourgeoisie. Renoir a tiré parti de la mode du décor japonais pour illuminer sa composition. Le noir de la robe et du chien donne un relief tout particulier à l’ensemble. Le tableau fut présenté au salon de 1879 et connut un grand succès. Le peintre était alors proche de la misère et l’approbation de l’intelligentsia parisienne le réconforta.

Emile Friant. La Toussaint (1888)

Émile Friant. La Toussaint (1888). Huile sur toile, 254 × 334 cm, musée des Beaux-arts de Nancy. Ce tableau a obtenu le prix spécial du Salon des Beaux-arts de 1889.  « "Clou" de ce salon, l'œuvre remporte un immense succès et est largement plébiscitée par la presse, valant ainsi à son auteur une reconnaissance nationale. La scène de La Toussaint se déroule devant l'entrée du cimetière de Préville à Nancy. Elle nous présente une grande famille lorraine, avec ses rites du deuil, sa conception de la charité et les principes d'éducation qui en découlent. Cette frise est une galerie de portraits, comme le sera dix ans plus tard La Douleur. De la petite fille au vieillard, les personnages sont liés les uns aux autres par la pièce de monnaie, geste de charité et seul échange entre deux classes sociales. » (Commentaire musée des Beaux-arts de Nancy)

John Singer Sargent. Mme Carl Meyer et ses enfants (1896)

John Singer Sargent. Mme Carl Meyer et ses enfants (1896). Huile sur toile, 201 × 134 cm, Tate Britain, Londres. « Il s’agit d’un portrait d'Adèle Meyer (née Levis) avec sa fille Elsie Charlotte et son fils Frank Cecil. Son mari, un banquier, était fondé de pouvoir des Rothschild à l’étranger et président de De Beers. La composition théâtrale de la peinture, avec sa perspective plongeante, reflète peut-être la passion de Mme Meyer pour le théâtre et l'opéra. En utilisant des accessoires d’atelier, en particulier les panneaux de bois et le canapé Louis XV, Sargent crée une image d'opulence reflétant le statut social d'Adèle Meyer. » (Commentaire Tate Britain)

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