Stendhal critique d’art (Corinne au Cap Misène)

Par Tina Malet

 

François Gérard. Corinne au Cap Misène (1819-1821)François Gérard. Corinne au Cap Misène (1819-1821)

Huile sur toile, 256,5 × 277 cm, musée des Beaux-arts de Lyon.

 

 

   Au Salon de 1824, le peintre Gérard expose un portrait de Corinne, personnage de Mme de Staël[1], titré Corinne au cap Misène.

   Qu’en dit Stendhal, critique d’art[2], dans le Salon de 1824 ?

   « C’est un grand avantage pour un peintre que d’avoir à traiter un sujet neuf, et cependant, généralement connu. Toute l’Europe lit et admire la Corinne de Mme de Staël, et c’est précisément avant que les imaginations eussent perdu le souvenir de ce beau passage du roman, Corinne improvisant au cap de Misène en présence de lord Oswald son amant[3], que Gérard s’en est emparé. Aussi le succès de son premier tableau de Corinne[4] a-t-il rivalisé avec celui du roman. Les littérateurs de toutes les nations se sont empressés de rendre hommage au premier peintre du roi de France. En Allemagne, M. Schlegel, que nos voisins considèrent à juste titre comme leur critique le plus savant, comme l’écrivain qui sait le mieux apprécier le beau dans tous les genres, M. Schlegel, l’ami de Mme de Staël, et qui à ce titre avait des droits à traiter avec une justice sévère la traduction en peinture d’une des plus belles pages de son amie ; M. Schlegel a consacré à la première Corinne de M. Gérard un article qui est un hymne.

    M. Gérard vient de reproduire dans de moindres dimensions ce premier tableau trop célèbre pour que j’aie besoin de le décrire. L’imagination des lecteurs me reprochera de retracer faiblement un des souvenirs les plus brillants qu’ait laissé le Salon de 1822. En faisant une réplique de son tableau, M. Gérard a cru devoir jouter quelques personnages accessoires ; c’est une idée fort heureuse. Je ne sais si je me trompe, mais je crois que le tableau de l’exposition actuelle supérieur à l’original.

    Corinne me semble plus inspirée ; ce beau corps, si habilement dessiné sous des draperies harmonieuses, rappelle les proportions des plus belles statues grecques. On sent qu’une grande force anime cette poitrine vaste où l’air semble jouer avec tant de liberté, et cependant l’enthousiasme qui anime les traits de cette tête si noble est tout idéal et n’a rien de matériel, si j’ose m’exprimer ainsi. Ce n’est pas le délire qui devait animer Sapho, chantant des vers en présence de Phaon, son amant. Je vois dans les yeux de Corinne le reflet des passions tendres telles qu’elles se sont révélées aux peuples modernes ; je sens quelque chose qui tient à l’enthousiasme sombre de Werther ; j’entrevois en un mot que cette femme inspirée marche à la mort par un chemin de fleurs. [...]       

   Ce qui est tout à fait caractéristique de la belle Italie et parfaitement d’accord avec la peinture un peu exagérée que nous en a donnée Mme de Staël, c’est que le seul homme qui soit franchement sensible au talent de Corinne, le seul dont l’enthousiasme n’est troublé par aucun souvenir étranger au bonheur qu’il éprouve, c’est un misérable qui n’attend que du hasard le pain de chaque jour. Aussi est-ce sur ce personnage si abject en apparence, mais admirablement rendu par les savants pinceaux de l’auteur, que l’œil du spectateur, après avoir parcouru rapidement tous les amis de Corinne, revient avec une sorte de sympathie, tant il est que la passion sincère put tout ennoblir. Le spectateur admire à loisir cette belle tête de Corinne, le chef-d’œuvre d’un grand peintre : il se pénètre de la flamme qui jaillit de ses yeux si touchants, et quand son cœur trop ému a besoin de repos, il revient contempler l’admiration naïve du lazzarone [voleur] napolitain. C’est que, de tous les personnages, c’est ce pauvre pêcheur qui, en dépit de la position sociale, où le hasard l’a jeté, est plus en rapport avec notre sentiment intérieur. Quelle variété dans toutes les parties du tableau ! Que feu dans le geste de Corinne ! Comme cette figure se détache admirablement sur ce ciel de Naples, représenté au moment d’un orage, peut-être à l‘instant d’une éruption, car la fumée du Vésuve commence à menacer Portici, Torre del Greco et les habitations voisines. Je le répète, cette réplique me semble supérieure à l’original. Il y a peut-être plus de feu ; l’âme de Corinne y est tout entière. C’est le dernier effort du talent d’un peintre consommé dans son art. » 

 

 

[1] Corinne, 1807.

[2] Cf. Histoire de la Peinture en Italie, Rome, Naples et Florence, Promenades dans Rome, Mémoires d'un touriste.

[3] Corinne, livre XIII, chapitre 4.

[4] La première version du tableau est de 1819 (Lyon, Musée des Beaux-Arts). Stendhal commente ici la seconde version, Répétition avec divers changements du tableau de Corinne (1822, collection particulière).

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