Proust, Perec et Gracq critiques d'art (Chardin)

Par Tina Malet

 

Chardin. Le Gobelet d'argent (1760-68)

Jean-Siméon Chardin. Le Gobelet d'argent (1760-68).

Huile sur toile, 33 × 41 cm, musée du Louvre, Paris.

 

 

   Diderot n’est pas le seul à s’intéresser à Chardin.

   Dans Un cabinet d’amateur (1979, Balland), Perec se livre à divers pastiches de critique d’art, notamment Chardin :

   « C’est une petite nature morte de Chardin intitulée Les apprêts du déjeuner : sur une table de pierre, parmi divers ustensiles d’office et de cuisine, un mortier, une louche, une écumoire, sont disposés un jambon entouré d’un linge blanc, une écuelle emplie de lait, une jatte contenant des pêches de vigne, et une large tranche de saumon posée sur une assiette renversée. Au-dessus, un canard mort est suspendu au mur par une fine cordelette passée dans sa patte droite. Rarement, nous semble-t-il, la fraîcheur, la simplicité et le naturel de Chardin nous ont été montrés avec un tel bonheur, et l’on pourra se demander longtemps ce qu’il faut ici admirer le plus... ». 

 

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Gracq commente ainsi la peinture de Chardin dans Lettrines (1967, Corti) :

 

Chardin. La Raie (1728)

Jean-Siméon Chardin. La Raie (1728).

Huile sur toile, 114 × 146 cm, musée du Louvre, Paris. 
 

 

   « Chardin au Grand palais : la merveilleuse Raie fantôme, la Dame blanche de la nature morte. Le rendu si délicat de cette semi-transparence nacrée se retrouve sous un autre aspect dans les natures mortes aux prunes, fruit qu’il traite avec prédilection, et dont les autres peintres se montrent moins friands que de pommes, de pêches ou d’oranges. Quant au refus de toute recherche de l’effet, il ne peut être poussé plus loin ; il fait trois ou quatre toiles où les prouesses du pinceau se font jour comme malgré lui (les natures mortes aux chaudrons) pour qu’on s’avise à retardement que presque toutes les autres en sont truffées. »

 

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Proust écrit à propos de La Raie et Le Buffet (« Chardin et Rembrandt », Essais et articles)

      « Dans ces chambres où vous ne voyez rien que l’image de la banalité des autres et le reflet de votre ennui, Chardin entre comme la lumière, donnant à chaque chose sa couleur, évoquant de la nuit éternelle où ils étaient ensevelis tous les êtres de la nature morte ou animée avec la signification de sa forme si brillante pour le regard, si obscure pour l‘esprit. Comme la princesse réveillée, chacun est rendu à la vie, reprend ses couleurs, se met à causer avec vous, à vivre, à durer.

 

 

Chardin. Le buffet (1728)

Jean-Siméon Chardin. Le buffet (1728)

Huile sur toile, 194 × 129 cm, musée du Louvre, Paris. 

 

Sur ce buffet où, depuis les plis rapide de la nappe à demi relevée jusqu’au couteau posé de côté, dépassant de toute la lame, tout garde le souvenir de la hâte des domestiques, tout porte le témoignage de la gourmandise des invités. Le compotier aussi glorieux encore et dépouillé déjà qu’un verger d’automne se couronne au sommet de pêches joufflues et roses come des chérubins, inaccessibles et souriantes comme des immortels. Un chien qui lève la tête ne peut arriver jusqu’à elles et les rend plus désirables d’être vainement désirées. Son œil les goûte et surprend sur le duveté de leur peau qu’elle humecte, la suavité de leur saveur. Transparents comme le jour et désirables comme des sources, des verres où quelques gorgées de vin doux se prélassent comme au fond d’un gosier, sont à côté de verres déjà presque vides, comme à côté des emblèmes de la soif ardente les emblèmes de la soif apaisée. Incliné come une corolle flétrie, un verre est à demi renversé ; le bonheur de son attitude découvre le fuseau de son pied, la finesse de ses attaches, la transparence de son vitrage et la noblesse de son évasement. À demi fêlé, indépendant désormais des besoins des hommes qu’il ne servira plus, il trouve dans sa grâce inutile la noblesse d’une buire de Venise. Légères comme des coupes nacrées et fraîches comme l’eau de la mer qu’elles nous tendent, des huîtres traînent sur la nappe, comme, sur l’autel de la gourmandise, ses symboles fragiles et charmants.

   Dans un seau de l’eau fraîche traîne à terre, toute poussée encore par le pied rapide qui l’a vivement dérangée. Un couteau qu’on y a vivement caché et qui marque la précipitation de la jouissance, soulève les disques d’or des citrons qui semblent posés là par le geste de la gourmandise, complétant l’appareil de la volupté.

   Maintenant, venez jusqu’à la cuisine dont l’entrée est sévèrement gardée par la tribu des vases de toute grandeur, serviteurs capables et fidèles, race laborieuse et belle. Sur la table les couteaux actifs, qui vont droit au but et reposent dans une oisiveté menaçante et inoffensive ; mais au-dessus de vous un monstre étrange, frais encore comme la mer où il ondoya, une raie est suspendue, dont la vue mêle au désir de la gourmandise le charme curieux du calme ou des tempêtes de la mer dont elle fut le formidable témoin, faisant passer comme un souvenir du jardin des Plantes à travers un goût de restaurants. Elle est ouverte et vous pouvez admirer la beauté de son architecture délicate et vaste, teintée de sang rouge, de nerfs bleus et de muscles blancs, comme la nef d’une cathédrale polychrome. À côté, dans l’abandon de leur mort, des poissons sont tordus en une courbe raide et désespérée, à plat ventre, les yeux sortis. Puis un chat, superposant à cet aquarium la vie obscure de ses formes les plus savantes et plus conscientes, l’éclat de ses yeux posés sur la raie, fait manœuvrer avec une hâte lente le velours de ses pattes sur les huîtres soulevées et décèle à la fois la prudence de son caractère, la convoitise de son palais et la témérité de son entreprise. L’œil qui aime à jouer avec les quatre sens et à reconstituer à l‘aide de quelques couleurs, plus que tout un passé, tout un avenir, sent déjà la fraîcheur des huitres qui vont mouiller les pattes du chat et on entend déjà, au moment où l’entassement précaire de ces nacres fragiles fléchira sous le poids du chat, le petit cri de leur fêlure et le tonnerre de leur chute. »

   Enfin, n’oublions pas les frères Goncourt, grands amateurs du 18e siècle, qui analysent également, dans leur ouvrage L’Art au 18e siècle, les œuvres de Watteau, La Tour et Chardin. Nous y reviendrons.      

 

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