Le retour à l’Antique au XVIIIe siècle

Par Tina Malet

 

Jean-Baptiste Pigalle. Madame de Pompadour (1751)

Jean-Baptiste Pigalle. Madame de Pompadour (1751)

Marbre, hauteur 75 cm, Metropolitan Museum of Art, New York

 

 

Au XVIIIe siècle, il y a un net engouement pour le retour à l’Antique dans les œuvres d’art.

   « Au début du siècle, les grandes nations protestantes – l’Angleterre anglicane et l’Allemagne du Nord luthérienne – se sont tournées vers l’art antique parce qu’il est neutre du point de vue religieux. Au même moment, la France a inventé un style à elle, extrêmement profane, orienté vers le bonheur terrestre, le style rocaille – parfaitement représenté par François Boucher –, qui s’éloigne de la tradition Renaissance liant l’antique au christianisme. Il existait en France un mouvement très critique envers la rocaille, qui s’appuyait sur les nouvelles recherches concernant les arts antiques, accumulées en particulier dans les livres de gravures qui le représentaient. Une lame de fond a fini par réorienter le goût à partir du haut, de la Surintendance des bâtiments – le ministère de la culture de l’époque – et des commandes officielles. Les grands collectionneurs et les amateurs y ont été sensibles. Rome a joué un rôle capital puisque s’y retrouvaient les Anglais du « Grand Tour », les Allemands du « Kavaliertour » et les peintres architectes et sculpteurs français qui venaient y achever leurs études. Comment ne pouvaient-il pas être inspirés par les modèles antiques aux formes plus austères qui les entouraient de tous côtés ? La mise au jour des fouilles d’Herculanum et de Pompéi a grandement nourri ce nouvel intérêt. Le néoclassicisme reprend certaines formules du maniérisme : c’est un retour à l’antique qui n’est pas exempt d’une tentation baroque. 

   Faut-il s’étonner qu’au siècle des Lumières on ait ressenti le besoin de se tourner vers le passé ? Non, car chaque fois que l’Europe veut faire un pas en avant, elle se tourne vers le modèle gréco-romain. On est, par exemple, revenu vers l’Antiquité sous Charlemagne. Mais au XVIIIe siècle, cet héritage est exclusivement vu sous l’angle du progrès technique et scientifique. L’Antiquité fait l’objet d’une méthodologie nouvelle, presque d’une archéologie moderne. Notons aussi l’entrée sur la scène des arts européens des pays du Nord, avec leur propre mythologie, leurs propres conceptions esthétiques. Par exemple, le sublime, tel que l’Anglais Burke l’exprime dans les années 1750, n’avait jamais été évoqué dans les pays latins. De même, le culte extraordinaire que répandent Winckelmann ou Goethe à la fin du XVIIIe siècle, et qui touche à une idolâtrie antiromaine tout à fait nouvelle. En effet, à cette époque, on se passionne pour l’architecture et la sculpture grecques, dont on ne connaissait que des copies romaines, et pour la vie quotidienne dans l’Antiquité que révélaient pour la première fois les fouilles de Campanie.  

   Les arts décoratifs ont suivi les arts majeurs : à la fin du XVIIIe siècle, et même encore au début du XIXe, être moderne, c’était vivre dans des décors à l’antique. Un de premiers souhaits de Mme Récamier, après la Terreur, a été de s’installer dans un décor à l’antique, rue Basse-du-Rempart, dans le quartier d’avant-garde de l’époque. L’engouement, on le sait, alla jusqu’à la mode vestimentaire. Donc, après les courbes baroques, place à la rigueur de la ligne droite. Comparons les voluptueuses jolies femmes de Boucher, dont cette frétillant Mlle O’Murphy faisant étalage des belles fesses rebondies qui plurent à Louis XV et La Vestale de Houdon, qui est la chasteté et la pudeur mêmes. C’est dans le premier tiers du XVIIIe que commence le combat contre la rocaille, et c’est à Paris que ce combat est le plus violent. Parce que, nulle part ailleurs, le rocaille n’avait trouvé une souche mère pareille. De retour à Paris en 1733, le sculpteur Edme Bouchardon, qui avait passé huit ans à Rome, introduira le style antique. Il a bénéficié de commandes officielles. On lui doit entre autres la fontaine de la rue de Grenelle. Le néoclassicisme est sous-tendu par une rigueur morale : les héros de la Révolution sont vertueux. En témoigne Le serment des Horaces de David qui met en avant la perfection des formes un peu abstraites. 

   A l’arrière-plan s’est joué une guerre des sexes. Le rocaille est très féministe, un féminisme que les féministes d’aujourd’hui n’accepteraient guère car la femme que ce style célèbre, est objet complice de saisir et non sujet de pouvoir. Le retour à l’antique va glorifier au contraire le corps masculin, celui du héros viril, du citoyen prêt à mourir pour la patrie. »

 

Sources : Paris-Match du 2 au 8 décembre 2010 : entretien avec Marc Fumaroli, historien, académicien et professeur au Collège de France et Henri Loyrette, conservateur général du patrimoine.

 

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Exemples

  • En architecture, construction de l'immense place Louis XV par Gabriel, qui achève ainsi ses Champs-Elysées.
  • Soufflot pose les fondations d'un mausolée néoclassique sur la montagne Sainte-Geneviève pour abriter la châsse de ladite sainte.
  • Blondel, Chalgrin, Brongniart participent d'un nouvel essor de l'architecture à la romaine pendant que Ledoux et Boullée rêvent d'un urbanisme utopique.

 

   Ce retour à l'antique gagne la sculpture avec Pigalle (buste de Mme de Pompadour ci-dessus), Falconet, Houdon, Clodion... et atteint fatalement la peinture. Vien est le premier à lancer la peinture à la romaine. N'est-ce pas une réaction anti-Watteau, anti-Boucher ? Jusque-là, durant le règne de Louis XV, tout est soumis aux sens. Les esprits vertueux prétendent que les vices d'autrefois forment les mœurs d'aujourd'hui. Précisons que ce retour à l'Antique version Rome (et Corneille) manque de la légèreté et de la gaieté grecques.

 

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   Ce retour à l'antique est au diapason de l'époque révolutionnaire. Les comédiens jouent les tragédies raciniennes (à la mode par leur dépouillement et leur force de suggestion) en costumes rappelant le drapé et le mouvement du vêtement antique, la noble pureté des toges et péplums. On abandonne le clinquant, les broderies et les plumes qui jusque-là mettaient l'accent sur le caractère pompeux du spectacle tragique. Drapé, vertu et grâce ne font plus qu'un.

 

Additif

   Elie Faure, dans Histoire de l'art (Pauvert, 1964) écrit :

   « André Chénier dédie des hymnes à David dans les œuvres duquel Robespierre reconnaît au physique ce qu'il est lui-même au moral, et à qui la Convention confie le soin d'organiser l'esthétique républicaine selon l'austérité, la pompe et le stoïcisme romains. Son éducation de peintre et d'homme l'a préparé à devenir le Le Brun de la Révolution. Prix de Rome, il trouve Rome en pleine fièvre archéologique. On a découvert, moins de vingt ans auparavant, les villes momifiées, Herculanum et Pompéi. On répand les gravures de Piranèse, animant les ruines romaines d'un sombre et vif esprit. Hubert Robert y hante les murs écroulés, les colonnades inégales, les voûtes crevées que recouvrent le lierre et l'herbe, tous les champs de pierres mortes où le sol exhaussé laisse apercevoir, çà et là, des dieux à moitié enfouis. Joseph Vernet se réclame des deux émigrés du grand siècle, Claude et Poussin. [...] En France, d'ailleurs, où Montesquieu par sa Grandeur et Décadence des Romains, a depuis longtemps montré la route, où Soufflot construit le Panthéon, où l'Encyclopédie a dû fouiller le monde ancien, où Caylus, un homme de goût que les artistes écoutent volontiers, écrit d'innombrables mémoires sur les pierres sculptées et les médailles, Barthélémy et Volney exhument les cités et les mœurs augustes, et la lecture de Plutarque taille des statues antiques dans l'âme des jeunes gens. »

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