Jean Honoré Fragonard. Les Hasards heureux de l'escarpolette (1767)

Par Tina Malet

 

Fragonard. Les Hasards heureux de l'Escarpolette, 1767

Jean Honoré Fragonard. Les Hasards heureux de l'escarpolette (1767)

Huile sur toile, 81 × 64 cm, Wallace Collection, Londres.

 

   [M. de Saint-Julien commande un tableau où il souhaite voir sa maîtresse se balancer sur une escarpolette, tandis qu'il est représenté au-dessous d'elle afin d'admirer ses jambes. Il s'adresse d'abord au peintre Gabriel François Doyen qui, jugeant le sujet trop frivole, le confie à un collègue inconnu plus jeune que lui. C'est ainsi que Les Hasards heureux de l'escarpolette (1767) rendront célèbre Jean Honoré Fragonard.]

 

 « Dans le tableau, le gentilhomme et sa maîtresse se trouvent au milieu d'un paysage verdoyant. C'est une scène pastorale, l'arbre auquel est accroché l'escarpolette est d'une beauté quasi mythique, le gentilhomme au-dessous est littéralement enveloppé de feuilles et de fleurs. Si cet arrière-plan a un caractère unique, il relève aussi d'une tradition plus ancienne : la peinture des scènes amoureuses avec des courtisanes ou des déesses (en général dévêtues) dans un cadre campagnard. Ici, les deux amants sont habillés et Fragonard peut paraître bêtement sentimental tant que l'on ne comprend pas ce qui sous-tend le tableau, à savoir le désir.

   Au mouvement vibrant de la jeune femme sur son escarpolette fait écho la robe de soie rose tourbillonnante, prise dans la lumière qui danse au-dessus d'elle, de son visage, de ses seins, et qui tombe sur le visage de son amant, tourné vers elle avec adoration, l'ardeur joyeuse de sa main tendue vers les pieds de sa maîtresse. Tout exprime la félicité et la frivolité mais aussi le sentiment puissant qui unit la nature et les amants. Comme si l'escarpolette, la jupe, les arbres, le ciel rougeoyant ne faisaient qu'attiser la passion sexuelle qui submergera les corps.

   Certes, le tableau ne saisit qu'un moment dans la gamme des plaisirs. Les contingences de la vie quotidienne vont reprendre leurs droits ; si la chaussure rose au-dessus de lui sera bientôt sienne, l'amant n'attrapera jamais le pied de sa maîtresse, du moins dans le tableau… »

Sources : Le Livre des courtisanes, Susan Griffin, Albin Michel 2003

 

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   Voici ce que dit Sophie Chauveau dans sa biographie de Fragonard (Fragonard, L'invention du bonheur, Editions Télémaque, 2011) :

   « Le baron de Saint-Julien, receveur du Clergé, souhaite un portrait de sa maîtresse, balancée sur une escarpolette. En ces temps où les femmes ne portaient pas de dessous, c'est dire l'incongruité de la chose !

   Fragonard n'obtient que deux séances de pose pour brosser sa composition avec le baron et sa petite grue. A lui d'imaginer le reste. Le baron a une idée très précise de ce qu'il veut : un évêque doit pousser sa belle amie sur une balançoire lancée pendant qu'il se voit, lui, couché dans l'herbe exactement sous les jupes de la belle, que le vent relève.

   Fragonard improvise sur ce thème et prend un plaisir certain et douteux à fignoler sa toile. 

   Dans ce babillage vivement rendu, plein d'esprit, de grâce pétillante et d'une extrême luminosité, il déploie une subtilité de couleurs, de nuances et de légèreté. Puis comme un gentil diablotin, il met toute sa ruse à faire s'envoler une mule de satin rose du pied de la drôlesse. A toute l'espièglerie de l'instant réponde celle de l'artiste, aussi éloigné des fausses délicatesses de son maître - Boucher - que des lascivités corrompues de Baudoin. Ces Hasards heureux de l'escarpolette, mieux qu'un triomphe qui ne dure qu'un temps, déclenchent une mode et font des ravages. Tout le monde veut son "escarpolette", tout le monde va vouloir son Fragonard.

[...]

   Il ne le sait pas tout de suite, mais il a peint un tableau vraiment nouveau. Son sujet aurait dû n'en faire qu'une image salace, une anecdote grivoise à la Nerciat comme l'époque les prise. Un rien de maladresse, elle basculait dans la vulgarité, mais Fragonard joue de malice et d'audace, de subtilités et de nuances, sa touche est ici d'une grâce sans pareille. Finalement entre les frasques passées de la Régence et les horreurs sexuelles de Sade en cours d'exécution, ce gentil baron de Saint-Julien a des ambitions érotiques des plus simples, à sa façon innocentes, que Fragonard rend plus charmantes encore en les traitant avec une totale sincérité, une expression un rien mélancolique mais surtout une ingénuité plus candide que le héros de Voltaire, et dans un décor plus digne de Rousseau que de Versailles. »

Fin de citation

Note : en 1859, le Louvre refuse cette œuvre jugée trop légère...

 

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Additif sur les dessous féminins

  

   C'est bien simple, il n'y en a pas, d'où le regard concupiscent des voyeuristes porté sur ce tableau plein de sous-entendus. La culotte reste longtemps absente du vestiaire féminin et crée sous les vastes jupes des femmes un vide propice à toutes les agressions, celle du viol mais aussi du regard.

   Rousseau raconte dans ses Confessions : « Si je ne cherchais que votre plaisir, je pourrais choisir l'histoire du derrière de Mlle Lambercier qui, par une malheureuse culbute au bas du pré, fut étalé tout en plein devant le roi de Sardaigne à son passage. »

   C'est ainsi que s'alimente la verve gauloise et bien masculine : dans ce creux vestimentaire, certains virent longtemps la cause et la preuve de l'infériorité physique et politique de la femme.

   Pour monter à cheval, Catherine de Médicis et Louise Labbé osèrent le caleçon.

 

Sources : L'ancienne France au quotidien, collectif sous la direction de Michel Figeac, Armand Colin, 2007. 

 

 

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